Poèmes urbains
15 janvier 99
Macadam pluvieux
dans le parc déserté
l'eau est stagnante
odeur putride
elle s'enfonce dans la vase
pistons et pots d'échappement
rendent l'âme
l'air irrespirable
bruits
tintamarre
les oreilles sont sourdes
les yeux aveugles
poubelles remplies
ventres pleins
elles vomissent sur le pavé
à en crever
désertification
désertitude
chacun dans son coin
solitude
à ruminer sa vie
rien à faire
la vie se meurt dans les nuages
dans la fumée des usines
*
Sens dessus dessous.
les camions rongent leurs freins
brinquebalants
ils foncent à tombeau ouvert
droit devant
les klaxons s'engueulent
les motos pétaradent
la souris a tué le chat
la nuit s'en moque
tous les chats sont gris
les piétons se bousculent
le policier n'est pas là
des étoiles ont fait leur atterrissage
elles se sont plantées dans le pavé
surprise
aucun scintillement
que des bouts de ferraille
des amoncellements
des enfants jouent dans la décharge
aménagée par la ville
malgré l'heure tardive
ils rient et s'amusent
sous le regard des voyeurs
mille paires d'yeux
aux fenêtres des gratte-ciel
des soûlards s'enferrent avec rage
coup de fusil
la lune s'éteint
touchée en plein coeur
*
Fleurs du désert
la banlieue est pétrie par le soleil
trop chaud
trop brûlant
les chômeurs ne savent que faire
les bistrots sont pleins
odeur de bière
les clients ne se parlent plus
ils crient
deux en sont aux poings
les autres se sont tus
ne disent rien
dehors les chalands
cherchent les putains
elles sont à l'ombre
sous bonne garde
rien à se mettre sous la dent
la ville est déserte
désertée
dans un coin désert
s'entassent les vieilles voitures
mortes depuis longtemps
il fait trop chaud
elles n'auront aucune sépulture
malgré leur odeur de décomposition
personne n'y prend garde
elles sont là pour rester
comme des morts vivants
qui nous regardent
*
Patte de velours
l'hiver a feutré les bruits
la ville crie moins fort
il y a bien des voitures qui se frappent
mais on s'en tamponne le coquillard
la chose n'est pas nouvelle
tous les hivers il en va de même
les gens marchent dans la rue
frileux dans le froid
sur les trottoirs dorment des clochards
d'autres tendent la main
les passants ne les voient plus
chacun son destin
on va et on vient
l'air hagard
on s'enfile entre les buildings
cages de verre et de béton
il faut travailler à tout prix
c'est ce qui fait vivre
les sans-travail n'existent pas
on ne les regarde plus
on les renvoie en marge de la ville
pollution du décor
il faut un certain décorum
pour être respecté
il faut être estampillé
bonne conduite oblige
et montrer patte de velours
sinon on n'a plus de droits
que des obligations
*
Marche funèbre
ils ne sortent jamais du métro
cloportes en haillons
ils vivent dans le noir
fuient le soleil
leurs yeux sont fermés
ne supportent plus la lumière
ils entendent les foules
qui courent en tous sens
crachements des rames de métro
qui les déversent sur le quai
et qui en ravalent d'autres aussitôt
avant de repartir
de s'enfoncer dans le tunnel
après c'est le silence
quelques minutes tout au plus
et tout recommence
les cloportes ne les entendent plus
depuis le temps
ils dorment sur les bancs
ne demandent rien
trains de fer
aux trois minutes
trains d'enfer
à chacun son train de vie
sa place
rien n'est gratuit
*
Oasis
le quartier vit dans le calme
maisons cossues
boutiques grand luxe
dames et messieurs font du lèche-vitrines
Dior Saint-Laurent Givenchi
ils sont connus
chaque ruche bourdonne
quand entrent les gens huppés
à voix basse bien sûr
les tapis sont épais
et les employés sont des lèche-bottes
pas de sots métiers
pour gagner sa croûte
ici tous sont égaux
ils parlent d'argent
tout le monde écoute
c'est intéressant
il en va de leurs intérêts
quant à ceux des autres
eux savent les empocher
pour en avoir encore davantage
il n'est pas question de partage
ils gèrent bien leur capital
ils sont distingués
et on les distingue
sous leur redingote ou leur vison
dépasse leur queue de requin
tout le monde le sait
mais on baisse les yeux
parce qu'ils ont du pognon
il ne faut pas montrer ce que l'on pense
on a trop besoin d'eux
pour que la terre continue
de tourner
*
Miserere
les bidonvilles
grimpent sur le flanc des collines
ceinture honteuse
qui encercle la métropole
les gens s'y entassent
sans électricité
égouts à ciel ouvert
eau qui sert à toutes les sauces
pas toujours bouillie
il faut ménager le bois
les citadins ne viennent pas ici
parmi les parasites
les pique-assiette qui vivent à leurs dépens
des tout nus
des sans-culotte
des va nu-pieds
qui vivent du trafic de la drogue
pour ceux de la haute société
ou de la maffia
qui ne peuvent pas se mouiller
ni compromettre de grosses légumes
il faut donc faire respecter l'omerta
ils ont les poches pleines
ils vivent dans les riches villas
loin des favellas
ils font semblant de ne pas savoir
que pour des revenus de famine
leurs pauvres larbins
vivent dans la vermine
ou ne vivent pas
tout juste ils survivent
et meurent du sida
*
Mégapole
on s'y bouscule
promiscuité animale
sous la canicule
meute de loups qui se surveillent
ils hurlent au moindre mouvement
ils ont les nerfs à vif
ils sont sur les dents
les voitures avancent à peine
se bousculent
s'injurient
les autobus sont bondés
sueurs et promiscuité
un champignon de fumée noire
enveloppe la mégapole
le ciel s'en est allé
depuis des années
on ne voit plus les étoiles
de temps à autre une faible lune
agonise dans la soupe primordiale
où crèvent les amibes
le ciel étoilé n'existe plus
si ce n'est dans les yeux
des amoureux
mieux vaut pour eux
se flamber la cervelle
peut-être que là-bas
dans le ciel
ils seront plus heureux
*
Solitude
chacun dans son quartier
ici les riches
là les pédés
plus loin les pauvres
au centre la populace
qui vit au jour le jour
peuple de limaces
qui travaillent pour gagner leur croûte
de l'appartement au boulot
de la maison au bureau
de la banlieue aux grands magasins
on tourne en rond
chacun dans sa bagnole
vire à droite et tourne à gauche
les autres dans les bus
ou dans le métro
chacun le regard perdu
dans son journal
lisant les mêmes articles
les chroniques de chiens écrasés
tout cela est bien banal
comme la vie
c'est le désespoir de survivre
qui s'enracine
qui devient la norme
qui s'apprend déjà à l'école
chacun doit garder sa place
pour la plupart
la voie est depuis longtemps tracée
les enfants mettent leurs pieds
dans les pas des aînés
entre quartiers ils ne se fréquentent que peu
ils se marient entre eux
et la vie continue
comme elle a commencé
à quatre pattes
ou en traînant les pieds
chacun pour soi
et tous pour eux
ceux qui vivent des autres
qui vivent ailleurs quelque part
dans les milieux chics
ceux des bien nantis
ceux des veinards
qui se la coulent belle
au bord de la mer bleue bleue bleue
alors que les autres bossent
à la chaîne
à la queue leu leu
*
Le bruit
les avions strient le ciel
avec un bruit d'enfer
les enfants hurlent
ils n'ont rien à faire
dans les HLM
le bruit s'entend partout
en haut et en bas
il passe par les trous
ici un couple se tabasse
l'un et l'autre se prennent à partie
ils s'égosillent comme dans un enfer
puis ils se réconcilient
on les entend qui s'enlacent
sur le sommier qui couine
ailleurs d'autres font pipi
ou chient
impossible d'avoir la paix
la tranquillité
les camions de déchets
trimballent les poubelles
avancent et reculent
en pleine nuit
sous un sombre ciel
on ne peut rien dire
il faut bien qu'ils débarrassent
les rues et les trottoirs
des quartiers endormis
déjà le jour se lève
et peu à peu
les rues se remplissent
de gens et de voitures
de bus et de tramways
et dans les entrailles souterraines
le métro va dans tous les sens
il grince tourne et s'arrête
repart dans son intestin tout chaud
transportant les travailleurs
les touristes et les chômeurs
partout on jappe
ou on crie
tout frémit
tout grouille dans le bruit
le brouhaha et les craquements
vacarmes des motos
sirènes des ambulances
crissements et grondements
on ne s'entend plus parler
ni vivre
comment faire autrement
dans ces cités
où l'on s'entasse pour exister
où l'on se cloître et se claquemure
pour mourir dans cet enfermement
où tous sont coincés
dans une véritable géhenne
sans avoir d'intimité
ils doivent se côtoyer dans la gêne
dans le bruits et la promiscuité
*
(Retour à l'accueil)