Poèmes bruts
1 février et 6 mars 99
Quand il n'y a rien à dire
l'oeil saisit dans le paysage
ombres et lumières
rien ne lui résiste
il a bonne vue
il capte tout
les rayons d'or s'immiscent
entre arbres et rivières
ni reflets ni mots doux
ne coulent sans se briser
sur les pierres
dans le fracas du silence
le dessus de la terre
ne dessine pas de rondeur
au sens du regard
les cils battent dans le vide
là où le monde se défait
plus haut c'est l'arrière pays
où se versent les larmes
qui coulent sans yeux
les oreilles ne sont pas là pour entendre
les bruits restent inaudibles
ils se frayent un chemin
dans les couleurs bleutées
qui s'éteignent au loin
quand il n'y a plus rien à dire
*
Terre nourricière
les sillons rident la terre
des arbres s'érigent en protecteurs
pour assombrir les lieux
une seule fleur s'épanouit
dans le ciel d'un jour
le soleil navigue en solitaire
pendant que les foules piétinent le sol
les maisons s'alignent
dans tous les sens
la moisson s'annonce tardive
au fond des bois
les oiseaux piaillent en vain
personne ne viendra à leur secours
quand la nuit descend
elle envahit tout
sans rien demander
elle gobe les bruits
elle avale les images
sauf celles qui surnagent légères
à la surface des yeux
qui se balancent sur les vagues
qui frémissent sur le lac
les rêves s'adoucissent
quand le temps devient pluvieux
rien n'empêche les moutons de bêler
ils peuvent courir dans la plaine
il y a des fenêtres partout
des regards qui plongent sur la ville
dans tous ses états
ce sera bientôt la famine
le sol se dessèche déjà
on se demande pourquoi
il pleut partout sans arrêt
dans les larmes même de la mer
qui s'ébrouent sur des plages mortes
sans lendemain
pas d'espoir de ce côté
il faut aller ailleurs
pour trouver le bonheur
et qui le trouve le garde
il n'est plus à partager
les rues sont bordées de béton
et les gens circulent sans se voir
les orbites des défunts se sont éteintes
au grand jour
*
Les lendemains
personne ne vient
ni ne s'avance
parce qu'il n'y a rien à voir
le spectacle est terminé
on a vendu tous les billets
même ceux du balcon
c'est là qu'elles se sont endormies
les étoiles
les astres aussi
ils ne scintillent plus
ils ne jettent même pas un oeil par ici
sur terre où nous naissons et mourons
chacun va au champ
passer le temps
d'une clôture à l'autre
tous ils dévident le sol
y creusent leur nid
pendant que les oiseaux
aux arbres juchés
ne disent mots
motus et bouches cousues
on n'a rien entendu
pourquoi alors tout ce bruit
ces cris et ces paroles en l'air
les chaussures arpentent les trottoirs
ils résonnent sous les pas
la colère n'est pas loin
avec son regard en coin
on revient toujours à ce débat
on glose sur un non-sens
il serait préférable de se tourner la langue
sept fois dans la bouche
avant de parler
songeons aux jours à venir
qu'adviendra-t-il s'il n'y a personne
ni âme qui vive
pour les enterrer
il faudra y penser
quand le temps sera propice
*
Surveillance
les lieux sont déserts
malgré la foule qui remue
on se frappe les uns contre les autres
bruits de coquillage
qui attirent l'orage
il pleut sans fin
personne n'y prend garde
l'eau n'est pas une raison de s'inquiéter
il y a de plus graves motifs
quand la montagne s'incline
qu'elle tombe en falaises
les arbres se libèrent de leurs oiseaux
où aller pour les entendre chanter
la ville se fait bruyante
la forêt silencieuse
elle résorbe ses cris
au sommet des escarpements
des nuages s'écorchent sur les cimes
sans se plaindre
ils poursuivent leur chemin
le hasard les guide
pas trop loin
ils sont sous haute surveillance
même si rien n'y parait
de partout on contrôle
et le bétail et les volailles
et tout ce qui doit l'être
il ne faut rien oublier
sous peine de mort
le temps affiche des airs menaçants
chacun chez soi
dehors il ne reste plus personne
il n'y a rien
que les sans abri
*
Bouche cousue
l'horizon s'aplatit
là-bas tout au loin
il plie des genoux
plus qu'une ligne en vue
qui départage le ciel de la terre
la mer du ciel
rien ne doit se confondre
sinon le désordre s'installe
et une fois qu'il monte sa tente il y reste
le bruit pourrait le faire fuir
à quoi bon se donner tout ce mal
personne n'arbore le titre de roi en ce lieu
tous sont égaux
qui règnent en même temps
tous se confondent dans le pâturage
les rêves absorbent les nuages
les astres et les étoiles
comme des éponges qui ont toujours soif
mais qui ne mangent rien
cela ne dérange personne
dans ces eaux il n'y a rien à déranger
que les vagues
qui valsent sur fond de mer
l'amertume ne prend pas de thé
même si elle y est convoqué
ce n'est pas dans ses habitudes
elle en a d'autres tout aussi valables
chacun fait ce qu'il veut après tout
quand la table est mise on se nourrit
sinon on va quémander ailleurs
juste pour voir et regarder
les yeux crevés c'est connu
ne se méfient de rien
et cela est dommage
même dommageable
pour les hommes de bien
*
Quand ressuscite le jour
s'il revient c'est qu'il n'était pas mort
pas vraiment
qui a dit que la nuit était assassine
c'est là une erreur de théologiens
chaque matin le cadavre revit
et cela ne choque personne
pourquoi faire tant de bruit
quand à voix basse on entend tout
des gens les aiment autrement
même à l'envers
ce n'est plus qu'une question de goût
pourvu que ce soit leur choix
nul n'ira aux bois
sauf s'il le veut bien
alors la chasse à cour aura lieu
demain dimanche
après l'aube
ou à la brunante
tout dépend du gibier à chasser
sinon il s'en ira plus loin
sans rien dire
on l'entendra fuir
sans même tirer un coup de fusil
c'est l'horreur du plein qui se vide
sans se plaindre
ce qui ne déçoit âme qui vive
les émotions fortes stimulent le cerveau
elles nourrissent l'imaginaire
celui du passé ou du futur
jamais celui du présent
elles durent durent durent
mais on n'y prend garde
ce serait folie d'agir autrement
c'est lui qui l'a dit
les autres ne savent qu'en penser
la solution se présente là toute faite
pourquoi chercher la bonne
celle-là n'est pas si mauvaise
le soir dit bonjour
et le jour bonsoir
ce qui est normal entre gens courtois
adieu l'ami
on se reverra demain
*
Dérive des continents
les continents
ils ne dérivent pas vraiment
tout dépend du vent
les uns viennent du Sud
d'autres d'ailleurs
comme les rapaces
ou les charognards
on les sent venir
quand ils sont là on se cache
le soir se noircit
sous leurs ailes
sous leurs cris
quand ils hurlent
c'est la nuit
ils déchirent le silence
ils ont des mains au bout des pieds
elles protègent leur fuite
l'écho vient de plus loin
avant de se faire entendre
ils ont des yeux et des bouches
au bout des doigts
qui palpent l'espace vide
au loin derrière les montagnes
le soleil moribond se cache
le jour se meurt en paix
sans bruit
dans le silence des ombres
chuchotement
bruit de pas
pistes dans la neige
la forêt se perd dans l'oubli
à son orée gît un lac gelé
la mer s'est vidée
sans prévenir
l'eau s'est évaporée
voilà la question résolue
les continents se touchent
tout au fond de l'abîme
*
Calfeutrage
écho d'une trompette
le levé se fait matinal
quand la nuit a été courte
on entend au loin
des cris
on se ferme les yeux
pour ne pas y prendre garde
on ignore leur langage
celui des canons qui parlent là-bas
aux confins de l'au-delà
ici on se tait
aucun témoin
les choses demeurent plus sûres
quand le vent les emporte
aucune trace derrière
tout s'efface
à qui sait attendre
le radeau file
dans les rapides
pour aller plus loin toujours
dans la nuit sans étoile
où se cache le jour
il ne donne aucun signe de vie
le verra-t-on demain
tout dépendra de la saison
ou de la raison
nulle ne peut échapper à son destin
les autres encore moins
ils se sont tus pour cela
maintenant ils ne sont plus là
c'était à prévoir
mais quand on est myope
on ne voit pas au loin
et la chose est préférable ainsi
*
Bric à braque
énorme clameur
l'armé est en marche
chevaux de bois
qui galopent en rangs serrés
les martyrs ont la peau dure
mais on en vient à bout
il suffit d'y mettre le temps
les vautours en bons charognards
survolent la ville
que la peste a infestée
a empestée
beaucoup d'individus
de gens ont cessé de chanter
ils ne vont plus aux champs
pas plus que les femmes et les enfants
ce sera la famine
si le soleil ne s'incline
il doit laisser place à l'ombre
pour qu'elle dise le vrai
à visage découvert dans le noir
personne ne reconnaît la nuit
elle parle en même temps que le vent souffle
alors que les montagnes se taisent
que les rivières s'écoulent en vain
personne n'est devin
pas plus que prophète en son pays
c'est là une loi de la nature
qui pousse les gens à partir au loin
dans les pays de cocagne
à l'étranger
loin des yeux loin du coeur
il faut que chacun retourne dans son nid
à l'intérieur de soi
pas de drapeau
ni commémoration
il faut respecter les cadavres
qui dérivent sur les eaux noires
d'un fleuve sans vie
*
Ma soeur Anne
le chant des sirènes est lascif
il réveille les plus bas instincts
la fornication devient générale
personne n'y voit à redire
chacun trop occupé
chacun dans son coin
amoncellement de seins et de sexes
c'est partout la même chose
quand les maisons sont closes
on a beau frapper
on tire la chevillette en vain
la bobinette ne cherra pas le poing
le mot de passe a été oublié
comment le retrouver
dans les oubliettes
et des gens de haute société
qui ont bonne réputation
piétinent sur le seuil
ils n'ont rien à faire
les échevins n'en croient rien
eux qui savent tout
le ciel bleu est désert de nuage
pourtant le temps est à l'orage
qu'adviendra-t-il demain
après le déluge
quand chacun se retrouvera seul
en plein désert
dans la solitude de son lit
abandonné des louves
qui sont parties en hurlant
on les entend encore dans les bois
elles font peur au chaperon rouge
elles ignorent qu'il a changé de route
elles auront le bec à l'eau
ce sera bien fait pour elles
elles méritent cette déconvenue
parce que le ciel s'est assombri
et que la soeur Anne
au loin ne voit rien venir
quand la montagne s'affaisse
quand elle tombe en ruines
la forêt silencieuse
résorbe les cris
elle ne saurait se plaindre
elle qui aime la paix
et le silence
*
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