|
TANQUAM VAS FIGULI III Vois le ciel fermé à clef, la mer rangée dans les quatre tiroirs de la commode indifférente ; vois les fleurs séchées entre les mots pesants de nos dictionnaires ; vois le vent prisonnier de l'infime clepsydre. Ô le déferlement des genêts, les générations du ciel et de la mer, et puis la libération du vent, l'étreinte des poumons, et les mots légers rendus à l'échange. * IV Je ne peux rien dire sans mots : voilà mon problème. Assis à même la pierre, j'écoute le vent, je respire la lumière. Et je rêve de posséder cette langue que je possède. * VII Un jour je me réveillerai et je dirai : j'avais oublié ce continent... Imbécile, j'étais fier de la nervure précise de mes cartes. Je croyais avoir répertorié et la Partie et le Tout. Roi du cabotage, je levais les yeux sur la mer et j'étais tranquille ! * XVI Nous ne savons parler que de nous-mêmes et de notre impuissance à parler d'autre chose. Pourtant la rivière traverse le bois ; la lumière se glisse dans les branches ; le ciel indifférent chaque minute change. Et la nuit est un étang calme où nous ne retrouvons pas notre reflet. * XIX Nice, ce n'est qu'à toi que je peux dire ces choses : le noeud coulant de la mort, si bien fait pour ton cou, pour le sien ; l'après-midi qui se tait, l'attente du poids qui se fait plus lourd. Nice, j'aurais voulu te demander mais tu le veux je passe et pourtant mon chemin s'est fait d'un coup plus sombre, car le soir aujourd'hui est tombé comme une porte se ferme. * XX Ai perdu ma voix, ai perdu ce qui me fait moi. Je regarde le ciel parcourir les étages du jour et je n'ai rien à dire. Ah je me coucherai comme l'été sur la campagne et j'attendrai, en surveillant dans mes plis la mort de la lumière. * XXVII Ta voix si souvent se perd, fil d'eau sur l'aridité des sables, qu'il ne me reste que travail et trahison, épigraphie absurde et obstinée de fragments de fragments. Et à celui qui croit que le temple peut être reconstruit je dirai seulement que tu ne l'habites plus. * DEDUCTUM DICERE CARMEN Sibilus aurae tenuis XVII Si tu n'en fais pas ta maison, c'est en vain que j'en assemble les mots, en vain que ma main en trace les signes, en vain que la langue y porte haut le verbe, en vain que le vent y souffle ses secrets. Si tu entres et dis: "je ne vivrai pas ici". Si tu dis: "pas ici". * Carmen bifrons I Le pêcher contre le mur de notre cuisine est en fleur. J'ouvre toutes les fenêtres. Un oiseau chante. Le jour est immense. Et tandis que le café passe, pour saluer tous ces grains de lumière, tout ce déversement de lumineuse joie, j'écris ce que je viens d'écrire. * III viens au bois à cette voix claire le ruisseau qui se fraie un passage à travers les broussailles viens il n'y a pas de bruit rien que cette voix claire le ruisseau qui parle aux racines viens écoute cette voix claire qui apaise la douleur la douleur de ne plus comprendre cette voix claire qui parle aux racines qui parle tandis que passe l'espace de cet après-midi * SUR LES ROUTES DU VENT 31 À l'heure des bilans futiles, que me reste-t-il au bois gris et rose ? Nous parlions de ceci et de cela - c'était sans doute pour se dire autre chose au bois gris et rose. Mon coeur était tremblant sous la feuille et nu sous ton regard clair si léger à toute chose au bois gris et rose. Ta main, je ne la tiens plus; ta voix, je ne l'entends plus; même les mots, ces mots-là on ne les déplie qu'une fois au bois gris et rose. Et le souvenir que j'appelle me laisse traverser seul le bois gris et rose. |