La porte des dieux

EXTRAITS


nus devant l'espérance du souvenir
nous fermons doucement les yeux
nous n'existons pour personne

les instants suffisent
à taire ce qu'il pouvait y avoir


bien sûr il y a eu plusieurs coups
pour remplir le vide

il n'y aura aucun recommencement

quelque part peut-être
les dieux guettent


*

dans les grandes cités de bouts du monde
les longs espacements
pleurent sur l'amère existence des amants
et leurs parfums s'étirent
jusqu'à devenir le tiraillement incessant
de leurs nuits incolores

il y a tout ce qu'on ne peut voir
qui les retient
- il n'y aura aucun dieu

rien ne devient pourtant moins réel
être seul est un oubli


*

j'ai attendu trop longtemps
je regarde le temple en ruine
n'osant me libérer des offrandes
refusant l'indifférence des dieux

tu ne verras que des décombres
rejetés par le temps

les oiseaux se sont tus
il n'y a plus que le froissement de leurs ailes
dans l'air encore plein de tonnerre

je risque un coup d'oeil vers le ciel
comme un baiser d'adieu

partirai-je un jour
enfin seule ?


*

L'ivresse de l'air

EXTRAITS


Fin

le ciel soudain s'assombrit
la nature avait trop souffert
l'histoire devenait trop lourde

un écho résonna au fond
des coeurs expiatoires
PLUS UNE GOUTTE DE SANG
NE SERA VERSÉE SUR CETTE TERRE

le soleil réapparut
dans les sourires entrecroisés


au pied d'un clocher
la vierge se dévêtit
plongeant la pureté de son corps
gonflé de désir
dans la mer
le sang de la vie
se mit à couler de tous les yeux


*

Dernier

Douce folie des mains sur le corps de l'abîme
Ne feriez-vous que le vent qui anime ses marées
L'instant du plongeon serait plus froid
Si vous saviez l'infini qui s'y cache
Et dans ces airs dont vous n'osez que la surface
Est-ce leur vide ou le vôtre qui vous effraie
Lourdement les mains se reposent à la terre
(Un oiseau ne saurait mieux s'y ancrer)


Dans le refus de l'altitude souvent meurent les voiles
Et on y pioche avec le dos d'une rame
Dans l'espoir incertain d'en soulever le sel
Mais les ongles salis remontent toujours à la césure
Brandissant leur crasse comme un poignard
Qui n'osait pas fendre le ciel
Les ailes s'y appuient, l'oeil hagard
Avant le repli dans la chute


*

Déicide

tu viendras doucement reconquérir ces plaintes sans nom
au seuil des langueurs célestes où le péché s'abstient
ensemble nous convertirons le feu à la chaleur
et tous ces poings qui nous aveuglent
aux remparts inassouvis d'une obscurité familière

et dans ces lueurs étrangement divines
naîtront les orages à la mort salée
où tu marches encore en souffle endormi

il n'y aura plus que nous pour chasser le point des jours
à l'arc sans fin des cieux qui n'en peuvent plus
d'estomper les nuages à coups de tonnerre




*

Autres poèmes


Je n'en peux plus

Je n'en peux plus d'expier tes sourires
Dans la blancheur des ombres
Les cortèges se suivent et moi derrière
Je ramasse les fleurs piétinées

Je n'en peux plus de recoudre tes paroles
Au fil du temps des couleurs fanées
Des mensonges en catastrophe
J'ai trop vu pour être aveugle

Je n'en peux plus d'oublier tes remords
Les souvenirs qui t'assaillent
De douceur en douleur
Il est trop tard pour les rappeler

Je n'en peux plus de croire aux étoiles...
M'attendras-tu dans le noir
Si je te dis d'attendre à l'aube?


*

Ce n'est pas l'amour

Ce n'est sûrement pas de l'amour
Seulement une façon de parler
Une banalité
Juste une manière de dire bonjour
Le soleil au visage
Ce n'est sûrement pas de l'amour
Seulement un souffle en arrêt
Et l'instant de le reprendre
Juste une distance écourtée
Entre deux cils se courbant
Ce n'est sûrement pas de l'amour
Seulement une cambrure des reins
Dans l'espace aimanté
Juste un sursaut
Dans la langueur des marées
Ce n'est sûrement pas de l'amour
Seulement un visage qu'on veut noyer
Aux fontaines éphémères
Juste un reflet perdu
Qu'on cherche dans les miroirs déformants
Ce n'est sûrement pas de l'amour
Seulement une copie d'un mot
Que nous pensions inventer
Juste le soleil
De tant et tant de jours
Ce n'est sûrement pas de l'amour
Seulement l'appel de la vie
À l'instant de la césure
Juste un petit pincement
Au coeur rond de la planète


*

Les grands hôtels

Les grands hôtels
Il y a des ombres qui jouent
Sur les portes des grands hôtels
Comme des mains gantées
Sur des murs de silence
Il y a des oiseaux qui meurent
Aux fenêtres des grands hôtels
Comme des coeurs naïfs
Sur des yeux insistants
Qui peut vraiment dire
Pourquoi on dort toujours à poings fermés
Dans le lit des grands hôtels


*

Je rêvinvente un pays

Je rêvinvente un pays
Je rêvinvente
Un pays oublié
Quelque part entre hier et jamais
Dans la mémoire de demain
Qu'il nous faut reconnaître
Je rêvinvente
Un pays crucifié
Quelque part entre le rouge et le bleu
Dans cette marée d'étoiles
Où une fleur survit
Je rêvinvente
Un pays qui m'échappe
Quelque part entre l'ailleurs et les gens
Dans cette parlure
Qu'on nourrit de silence
Je rêvinvente
Un pays en escale
Quelque part entre le vent et son nom
Dans le souffle d'un baiser
Amarré aux chants de l'espoir
Je rêvinvente
Un pays en patrie
Quelque part entre mon coeur et le vôtre
Dans ce lien fraternel
Que l'on nomme Saint-Laurent


*