Hit-Parade Atelier d'écriture Le 31 janvier 2002


Auguste Renoir: "La loge" (1874)


Soirée à l'opéra




          De passage à New York, j'avais été invité au Metropolitan Opera par Nancy Brook, une amie de longue date. Elle était, tout comme moi à Paris, critique musical pour un grand quotidien. Ce soir là, on présentait l'Idoménée de Mozart avec, dans le rôle titre, Placido Domingo.

          Cinq minutes à peine avant le levée de rideau, il y eut, à quelques rangs de fauteuils devant nous, un léger brouhaha. Un grand gaillard bousculait maladroitement les spectateurs pour gagner son siège. Il y parvint après avoir dérangé tout le monde sur son passage. On voyait se tourner vers lui plusieurs regards réprobateurs. C'était un Noir, un grand gaillard, mal habillé, les cheveux grisonnants qui, comme si de rien n'était, prit, avant de s'asseoir, tout son temps pour enlever, lentement, d'abord son coupe-vent puis un vieux pull jaune. Il roula avec soin les deux pièces de vêtements et prit place entre, d'un côté, un homme d'allure fort distingué qui fit montre d'un flegme tout à fait britannique et, de l'autre, une femme qui affichait un air pincé en le regardant de travers. Elle semblait de fort mauvaise humeur et faisait part de son mécontentement, à l'homme qui l'accompagnait, avec force gestes et mimiques qui signifiaient clairement son mépris, comme si l'espace qu'elle occupait et l'air qu'elle respirait étaient réservés à une certaine classe de gens. Je jetai un coup d'oeil perplexe à mon amie. Elle semblait plutôt amusée et satisfaite qu'une personne si peu conventionnelle vienne déranger la belle tranquillité du public mondain qui compose une bonne partie de la clientèle de ce temple de l'opéra.

          Le rideau se leva et plus rien ne vint déranger le spectacle. Domingo donna une superbe prestation, à la hauteur de son remarquable talent. La distribution était très bien équilibrée. La soprano Alexandra Deshorties, qui jouait le rôle d'Électre, ravissait la vedette aux deux principaux rôles féminins, par son excentricité, sa façon caricaturale d'incarner le personnage ainsi que par sa voix juste et puissante. Je fus donc captivé par une mise en scène extrêmement originale qui s'harmonisait à la perfection avec la tragédie grecque si bien soutenue par la musique aux accents dramatiques de Mozart. C'est donc avec délices que je m'acheminai vers le premier entracte.

          Je suivis alors Nancy au salon d'honneur où nous étions invités à un cocktail offert par la direction du Metropolitan à ses principaux donateurs. Après quelques mots prononcés par James Lewine, premier chef de l'orchestre de l'institution, une centaine de convives se dirigèrent, joyeux et caquetants, vers les tables où étaient servis champagne et petits-fours. C'est alors que je vis le grand homme noir. Il était en chemise et un petit cercle de gens s'était formé autour de lui. À cet instant John Birch, une vieille connaissance, violoniste à l'Orchestre symphonique de New York, vint vers nous et nous entraîna, avec sa jovialité coutumière, vers cet individu singulier. "Venez que je vous présente. Vous connaissez Lawrence Jacob? Venez, venez, je vais vous le présenter". Et avant que nous n'ayons pu dire quoi que ce soit, Nancy et moi nous étions déjà près de cet homme si déroutant et John fit les présentations: "Je vous présente Monsieur Jacob! - Monsieur Jacob, mes amis: Madame Nancy Brook et Monsieur Pierre Vincelot". Il y eut de rapides échanges de poignées de mains, quelques paroles aussi brèves que banales de prononcées et, très vite, Nancy, John et moi nous nous retrouvâmes à l'écart.

          - "Mais John, dis-je, jamais je n'aurais pu imaginer que je rencontrerais Lawrence Jacob ici, et aujourd'hui! Je sais qu'il y a actuellement une grande rétrospective de ses oeuvres au Whitney Museum et, justement, je dois y aller demain après-midi. J'ignorais, cependant, qu'il était un fervent amateur d'opéra!"

          Nous bavardâmes un court moment, le temps pour John de nous parler brièvement du peintre, qui était de ses connaissances, et pour Nancy de lui relater son arrivée remarquée dans la salle. Elle lui décrivit, en riant aux éclats, l'indignation, à peine retenue, de sa voisine qui semblait fort incommodée par la présence de cet "importun". Si seulement elle avait su "qui" était ce malotru!!!. Et elle répéta, en s'esclaffant, ce "malotru", en imitant l'air snob de la dame outrée. Il fallut bien vite nous séparer, le second acte étant sur le point de commencer, après nous être entendus pour aller prendre un verre ensemble après le spectacle.

          Revenu dans notre loge, je fus, pendant le reste de l'opéra, souvent dans la lune, absorbé par mes pensées. Je fixais, de temps à autre, ce vieux nègre, ce géant de la peinture contemporaine. Par son oeuvre, à la fois naïve et stylisée, ce maître avait su illustrer de manière magistrale l'exode des Noirs du Sud vers le Nord des États-Unis ainsi que leur vie misérable à Harlem. Vraiment, me dis-je, vraiment il ne faudrait jamais, mais jamais, se fier aux apparences! Comment un tel génie pouvait-il se cacher sous des dehors "aussi ordinaires "? Et je me fis la réflexion suivante: on ne sait jamais qui " est " la personne que l'on côtoie, même celle qui nous semble la plus banale. Aussi serions-nous bien avisés de toujours agir envers les autres comme si ces " autres " étaient des êtres remarquables, des génies... Il me semble que la vie sociale serait ainsi beaucoup plus harmonieuse...








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