
Le charognard Après un bref arrêt à la pharmacie, pour y acheter des antihistaminiques, Albert Tremblay entre dans sa Honda et repart vers les Laurentides. C'est vendredi matin. Il est 10 heures. Il fait beau en cette fin de juillet et il est encore en vacances pour quinze jours. Il est à peine rentré dans sa bagnole qu'il entend les sirènes d'une voiture de police qui s'approche rapidement. Les sirènes d'une deuxième voiture se mettent à hurler. Puis des gyrophares apparaissent un peu partout. Un véritable tintamarre. Les deux voitures de police arrivent à vive allure. D'autres, un peu plus loin, s'approchent rapidement. Albert démarre et il se tasse pour en laisser passer une qui fonce droit sur lui avant de s'arrêter, sur les chapeaux de roues, à la porte d'une banque, juste en face de la pharmacie.
Il y a maintenant au moins quatre véhicules qui bloquent la rue derrière lui. Alors qu'il observe ce qui se passe, il entend une voix qui lui dit à l'oreille:
- Avance! espèce d'enfoiré.
Il regarde dans le rétroviseur et voit un cagoulard qui lui colle un pistolet contre la tempe.
- Grouille-toi p'tit con, et n'essaie pas de m'baiser sinon je te flambe la cervelle. J't'ai à l'oeil et au moindre faux pas, j'te liquide! Comme tu l'vois, y a urgence en la demeure. Alors décolle...
Et l'intrus disparaît du rétroviseur pour se cacher au fond de la bagnole. Albert sent, à travers le siège, le pistolet dans son dos. Son agresseur lui dit sur un ton sec:
- Tu fonces sur L'Acadie et tu prends l'autoroute.
Ce que fait Albert qui se dirige à vive allure vers le nord. Une fois sur l'autoroute, son passager lui ordonne de continuer jusqu'à la prochaine sortie, à environ deux kilomètres, et de se diriger vers Repentigny. Albert n'a pas le choix. Il se montre docile mais il sait que, avec ce type derrière lui, il est déjà foutu de toute façon. Il cherche un moyen pour sauver sa peau. Une seule chose lui paraît clair: c'est qu'il ne donne pas cher de sa vie. Le voilà bientôt à la sortie, qu'il prend à toute vitesse. À son oreille, la voix lui crie:
- Fais gaffe, ralentis, t'es dingue ou...
L'inconnu n'a pas le temps de terminer sa phrase car Albert a donné un brusque coup de volant vers la gauche. Dans un crissement strident de pneus, la voiture glisse, dérape, et va se frapper durement contre le parapet. Un bruit assourdissant de ferraille se fait entendre. Le véhicule est secoué par un choc épouvantable. Puis, plus rien. Rien d'autre qu'un grand silence noir.
Quand Albert ouvre les yeux, à l'hôpital, il voit le visage de Denise, sa jeune épouse, qui lui sourit avec son regard profond; un océan de tendresse. Il voit des larmes couler sur ses joues. De ses deux mains, elle prend son visage avec une telle affection qu'il en est bouleversé. Il la regarde sans rien dire. Il se sent comme dans un brouillard. Elle lui parle et sa voix lui parvient à peine, comme un écho venu de si loin. Peu à peu, des choses lui reviennent en mémoire. Le bruit aigu des sirènes, une cagoule noire, trouée, d'où s'échappaient des yeux sombres et une bouche haineuse, une embardée suivie d'un bruit de métal froissé... Progressivement, il refait surface, revient à la lumière du jour. Il considère sa femme, cet être tant aimé. La vie est là, devant lui, et lui sourit avec amour.
Une infirmière prend son pouls, puis, presque aussitôt, un médecin arrive et se penche vers lui:
- Bienvenue au paradis! Alors, comment se sent le malade?
- Un peu confus. En dérive...Comme dans de la ouate...
- C'est normal, lui répond le médecin, rassurant. Vous avez eu beaucoup de chance de vous en tirer sans trop de mal! C'est presque un miracle! Une fracture du péroné. Également une commotion cérébrale mais qui ne semble pas trop grave. Tout va bien aller! Pour le moment, il vous faut surtout du repos! Je repasserai, plus tard, quand vous aurez repris tous vos esprits.
Et il s'éloigne. Albert tourne son regard vers sa femme. Elle lui raconte que, depuis six heures, il était dans un état comateux, suite à son terrible accident de voiture. Mais que, tout compte fait, les choses se présentent bien. Les médecins sont optimistes et ne croient pas qu'il y ait de séquelles permanentes. Si les dernières radios ne décèlent rien d'anormal, il pourra rentrer à la maison d'ici quelques jours. Pour ce qui est de son passager, Denise lui dit qu'il n'en mène pas large. Son état est des plus critiques. Il a été trouvé inerte dans la voiture, la cagoule sur la tête, imbibée de sang. Il tenait à la main un sac de toile, rempli d'argent. Il souffre d'une double fracture du crâne, d'une perforation de la rate et de multiples côtes brisées. Dès son arrivée à l'hôpital, il a subi une très longue opération et il n'a pas repris connaissance. On doute qu'il puisse s'en sortir. Malgré tout, la police a posté un homme à la porte de la salle des soins intensifs car il s'agit d'un criminel dangereux. On assure une surveillance vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Le jour suivant, Albert va déjà mieux. Il ne souffre pas trop. Les examens n'ont révélé rien de grave et il pourra avoir son congé dans deux jours. Un inspecteur vient l'interroger. Il lui montre des photos de son passager, un nommé Tom Boulanger, et il lui demande s'il l'a déjà vu auparavant. Non, il ne connaît pas cet individu. C'est un homme portant la barbe, âgé de quarante-cinq ans, un visage de boxeur, le nez cassé et des traits rudes, sans émotion. D'après le policier qui le questionne, c'est un criminel qui a une longue feuille de route: extorsions, viols, escroqueries, vols avec violence, trafic de stupéfiants... Il a fait de la prison à plusieurs reprises. À la demande du policier, Albert lui fait le récit de tout ce dont il se souvient: la pharmacie, les sirènes, la voix derrière lui et la cagoule dans le rétroviseur, la manoeuvre qu'il a faite pour provoquer l'accident. Et puis, plus rien. Un black out...
Le policier lui révèle que Boulanger avait fait un vol à main armée dans la banque qui était juste en face de la pharmacie où il s'était arrêté pour faire ses achats et qu'il avait tué l'agent de sécurité qui surveillait l'établissement. Il s'est fait ensuite remettre l'argent par un caissier alors qu'il tenait en joue le reste du personnel. Il a prit la fuite et a dû, en le voyant sortir en vitesse de sa voiture, s'y glisser furtivement pour s'y cacher. Quand l'alarme fut donnée, il a pris le large en le tenant en otage.
Deux jours plus tard, Albert est à son chalet, au Lac Vert. Il a lu tous les journaux et il apprend que son ravisseur gît toujours dans un état critique. Puis, avec les jours qui passent, son drame ne devient plus qu'un fait divers, vite oublié. Les vacances se terminent et son épouse et lui reviennent en ville pour reprendre leur travail respectif. Albert enseigne l'informatique, à l'Université de Montréal, alors que sa femme dirige un important bureau d'avocats. Albert reste toujours assez traumatisé par sa pénible expérience mais, petit à petit, la vie reprend pour lui son cour normal. Deux mois plus tard, sa femme est enfin enceinte. C'est le bonheur!
C'est à cette période là qu'il reçoit, un matin, un coup de téléphone de la Gendarmerie Royale du Canada. Une secrétaire le convoque au bureau central de la GRC, c'est urgent! Il s'y rend aussitôt et y rencontre un agent qui lui apprend que Tom Boulanger, qui avait repris connaissance depuis trois semaines, s'est enfui de l'hôpital. Personne ne sait comment il s'y est pris, mais une chose est certaine, c'est qu'il a bénéficié de l'aide de complices. Le gardien a été assommé, la nuit, et quand on a vérifié dans la chambre, elle était vide. Albert se montre très inquiet. Pour le rassurer, l'agent lui promet qu'il sera étroitement surveillé et que tous les corps de police sont en alerte et que tous les systèmes d'urgence sont en place pour le retrouver. On pense qu'il va sans doute tenter de gagner l'Amérique latine. La police est sur les dents et contrôle étroitement aéroports et frontières.
Albert décide de ne pas parler de cet événement à Denise pour ne pas l'inquiéter. Après tout, se dit-il, le fuyard doit être déjà loin. À l'heure actuelle, il doit essayer de se rendre à l'étranger puisqu'il se sait traqué par une meute de policiers à travers tout le pays ainsi que par Interpol. Lui-même, il se sent plus rassuré.
Le lendemain soir, dans le parking intérieur de l'université, lorsqu'il s'apprête à rentrer dans sa voiture, il voit une silhouette surgir de l'ombre. Chapeau enfoncé sur la tête, verres fumés, imper au col relevé, et une voix qui l'interpelle et qui ne le trompe pas. Il se retourne et reconnaît Tom qui pointe vers lui son revolver.
- Ouvre la porte conard, j'ai toute la flicaille à mes trousses à cause de toi. Et, tu sais, on a un p'tit compte à régler tous les deux! En moins de deux, il rentre derrière où il se cache, au fond de l'auto, comme il l'avait fait lors de la première rencontre.
- Maintenant, fais gaffe! Tu m'as eu une fois, tu ne m'auras pas une deuxième. C'est moi qui ai la donne maintenant. Et bouge-toi le cul, j'n'ai pas de temps à perdre! Sors d'ici! Direction Québec! Au moindre faux geste de ta part, ta cervelle, tu la verras dans le pare-brise avant de crever! Moi, j'en ai rien à foutre. Je n'ai plus rien à perdre. Toi aussi, t'arrives au terminus. Tu m'en as assez fait baver! De dieu!
Albert sort du stationnement et se dirige vers l'autoroute. À l'angle de la rue Jean-Talon, il doit s'arrêter à un feu rouge. Sachant que, d'une manière ou d'une autre, il ne sortira pas vivant de cette aventure, il ouvre rapidement la portière et s'enfuit... Son agresseur sort d'un bond et traverse la rue à sa poursuite. Tout en courant, Albert tourne la tête et le voit le bras tendu, prêt à tirer. Une détonation éclate dans le soir, et il sent une balle siffler à son oreille. Puis une deuxième détonation se fait entendre, et une troisième. Il a raté sa cible car Albert n'éprouve aucune douleur, ne ressent aucune blessure. Un autre coup de feu le fait frémir. Il tremble de tous ses membres et, les yeux rivés sur Tom, il le voit qui titube avant de s'écrouler. Un dernier coup de feu retentit. Sa tête explose. Albert le regarde étendu sur le pavée, inerte, dans une marre de sang...
Un policier s'approche de lui pendant qu'un autre se dirige vers le cadavre de Tom.
- Allez, je pense que vos ennuis sont terminés. On le suit depuis ce matin. On savait qu'il vous chercherait. Dès qu'on l'a repéré on ne l'a pas lâché d'une semelle.
- Oui, mais vous auriez peut-être pu l'épingler avant, non!!! Moi, j'ai failli y laisser ma peau!
- C'est ce que l'on a tenté de faire mais il nous a échappé. On ne l'a retracé qu'à la sortie du parking. On voyait son chapeau dans la lunette arrière de votre voiture avant qu'il ne se cache. Dès qu'il a bondi hors de la voiture et qu'il s'est mis à vous poursuivre quand, au feu rouge, vous avez pris la fuite, on l'a tiré. On n'avait pas le choix.
Un policier ramena Albert chez lui pendant qu'un de ses collègues s'occupait de sa voiture. Albert demeurait silencieux, comme s'il était encore figé dans son cauchemar...
* Tony Stone Images/Getty Images. Atlas pratique de la photo. Page 113.
Édition Atlas, 2ième semestre 2000.
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