
Les feux de la rampe Cet après-midi là, Yvon Chardin et Jeannine Grimard, sa compagne, assistent, au Théâtre du Soleil, à la représentation des Atrides. La troupe va interpréter d'abord, en matinée, Iphigénie à Aulis d'Euripide puis, en soirée, l'Agamemnon d'Eschyle. Ni l'un ni l'autre ne connaissent le théâtre grec. Yvon, 35 ans, est comptable et Jeannine, 32 ans, graphiste. Ils vivent ensemble depuis six mois et s'ils sont venus à la Cartoucherie, où Ariane Mnouchkine a élu domicile, c'est parce qu'un camarade de travail d'Yvon, qui ne pouvait venir, lui a offert une paire de billet.
Dès l'entrée dans la salle, ils sont saisis, l'un et l'autre, par une très forte émotion et ils ont le sentiment qu'ils vont vivre une expérience théâtrale exceptionnelle. Des voiles de soie, au plafond, tamisent une lumière glauque et blafarde qui annonce un drame. Sous les estrades, ils s'attardent devant les loges des comédiens, ouvertes au public. Les uns se maquillent, d'autres méditent, un d'entre eux se fait un massage du pied avec une balle de tennis. Déjà, par les costumes orientaux, par tous les visages des interprètes recouverts d'un fard blanc, ils ont l'impression d'entrer dans un autre monde, une autre dimension, celle de l'imaginaire.
Les gens prennent place. Le brouhaha s'estompe et, avec les premiers accords de la magnifique musique de Jean-Jacques Lemetre, aux timbres asiatiques, le rideau se lève. C'est dans le décor d'une arène que va se dérouler la corrida où s'affronteront Agamemnon et Clytemnestre. Les deux protagonistes vont s'opposer autour d'Iphigénie que l'on a fait venir, par ruse, à Aulis, sous le prétexte de lui faire épouser Achille alors que la vraie raison est de la sacrifier aux dieux afin qu'ils envoient des vents favorables à la flotte argienne qui se trouve immobilisée depuis des jours et qui, de ce fait, est dans l'incapacité de rejoindre Troie pour mettre la ville de Priam à feu et à sang.
On sent peu à peu que la fin fatale, la mort de leur fille, est inévitable. Agamemnon finira par avouer à sa femme sa forfaiture. Oui, il doit sacrifier Iphigénie, c'est la volonté des dieux et il n'y peut rien. Il faut s'y résoudre. Même la future victime finit par accepter sa mort pour "sauver la Grèce". Mais Clytemnestre n'arrive pas à s'y résoudre et, malgré le miracle soudain qui fait que sa fille s'envole vers l'Olympe pendant que, ô prodige, elle est remplacée sur l'autel par une biche, elle reste profondément effondrée. Et la pièce se termine avec ses derniers cris de douleur:
- "Est-ce que l'on pense vraiment que l'on puisse me tromper par ce discours fallacieux qui ne vise qu'à me réconforter pour obtenir que je renonce à te pleurer et à te venger? "
On sent que, déjà, le scorpion de la vengeance a piqué son coeur et qu'il répandra petit à petit son poison dans les veines de tous les descendants d'Atrée.
Pendant la pièce, au moment où Clytemnestre, allongée sur le sol, supplie Agamemnon d'épargner le fruit de ses entrailles et le prolongement essentiel de son être, Jeannine glisse sa main dans celle de son compagnon. Yvon la regarde, il voit des larmes couler sur ses joues. Le drame intense la bouleverse donc à ce point! Le rideau tombe et, dans la salle, la tragédie est palpable.
Yvon et Jeannine vont dîner dans un petit restaurant, tout près du théâtre, en attendant de retourner à la Cartoucherie pour la deuxième pièce qui, celle-là, fut écrite par Eschyle. Elle constitue la partie de sa trilogie: l'Orestie, et relate la suite du même drame. Pendant le repas, Jeannine explique à son compagnon que jamais pièce ne l'a autant touchée que celle-ci car, comme il le sait, quand elle vivait en Australie elle avait perdu une fille dans un accident. Par la suite, de chagrin et ne pouvant plus supporter son conjoint, elle s'était séparée pour revenir en France il y a cinq ans. Elle comprend la douleur de cette mère à qui on arrache, pour un prétexte qu'elle ne comprend pas, sa fille. Pendant qu'elle lui parle, Yvon la considère et voit, à certains moments, comme un vide dans le fond de son regard. Ce n'est pas la première fois qu'il remarque cela, mais ce soir cette distanciation, ce reflet hagard, perdu, le frappe quelque peu de stupeur. Comme si une dimension de sa vie lui échappait. Puis tout revient à la normale. Ils discutent de la pièce, des émotions fortes que cela leur apporte et ils se promettent d'aller plus souvent voir des pièces qui les plongent dans des univers étrangers qui les touchent si profondément. C'est bientôt l'heure, et ils se rendent de nouveau au Théâtre du Soleil, pour la deuxième partie du spectacle.
Le rideau se lève sur l'Agamemnon. Un veilleur guette le signal qui doit annoncer la destruction de Troie par les argiens. La bonne nouvelle se propage, de ville en ville, jusqu'à Argos. Clytemnestre feint d'être heureuse car son mari sera, après dix ans de guerre, de retour au foyer. Mais depuis longtemps elle a décidé de l'assassiner. Dès son arrivé, il est attiré dans un piège et poignardé. Après cette mise à mort, Clytemnestre, le visage couvert de sang, explique son geste sans aucun remords:
- "À cette rencontre-là, je me suis préparé depuis longtemps: elle est donc venue, l'heure de la vengeance. Cette fois, c'est terminé! Je l'ai piégé, je l'avoue, pour qu'il ne puisse pas s'enfuir ni échapper à la mort. C'est avec un filet de pêcheur que j'ai jeté sur lui comme une prison sans issue que je l'ai immobilisé. Et je l'ai frappé d'un poignard - à deux reprises - et, sans même bouger, en gémissant, il a sombré peu à peu dans la mort; ... je lui ai asséné un troisième coup... Fatal. Et, alors, son âme s'est dérobée, et le sang qui coulait avec abondance de ces plaies m'inondait de gouttes sombres, aussi doux plaisir pour mon cœur que la fraîche rosée..."
Clytemnestre, dans Agamemnon.
"Photo de Michèle LAURENT.*"
Yvon sent dans sa main s'enfoncer les ongles de Jeannine. Il la regarde. Elle est médusée. Son visage est en tout point semblable à celui de Clytemnestre: les traits durs, impitoyables, creusés par une terrible souffrance. Jamais, il ne l'a vue dans un tel état. Elle semble seule, face à face avec sa douleur. Lui, à ses côtés, il a l'impression d'être impuissant et d'être hors champs, comme un étranger.
- Qu'as-tu ma chérie? Pourquoi tant d'émotion, lui demande-t-il? Ce n'est que du théâtre, après tout!
Elle se tourne vers lui, sidérée, stupéfaite comme si elle sortait d'un cauchemar. Sa main dans la sienne se détend. Elle lui chuchote à l'oreille:
- Excuse-moi, mais c'est tellement bouleversant...
La pièce s'acheva dans la haine et le sang. Tragédie grecque, où l'humanité voit son propre visage, où elle considère les penchants les plus profonds de son âme, ceux qui sont de tous les temps, de tous les pays, de toutes les civilisations... Les traits qui collent, comme un masque, au visage de l'humanité depuis toujours et pour les temps à venir!
Le retour chez eux se fait dans un silence assez lourd, comme si le drame les poursuivait. En entrant, après avoir refermé la porte, Jeannine s'affaisse sur le divan et se met à sangloter. Yvon s'approche d'elle et lui demande:
- Mais que t'arrive-t-il?
Il ne comprend pas ce qu'elle raconte à travers ses larmes. Calme-toi, je suis là, lui dit-il... Elle se calme et, retournant vers lui son regard éploré, elle lui déclare:
- Tu sais, Yvon, si je me suis séparée c'est que je ne pouvais plus supporter mon mari.
- Oui, je sais. Tu me l'as dit.
- Non, je ne t'ai pas tout dit.
Un samedi après-midi, mon mari est revenu à la maison en état d'ébriété. Il était allé à une fête avec des amis. Il est entré à toute vitesse dans l'allée du garage et il a écrasé, contre la porte, notre petite fille de trois ans qui faisait du tricycle. C'était un alcoolique invétéré que j'avais prié et supplié à maintes reprises, mais sans succès, d'arrêter de boire. Il a été condamné à 18 mois de prison. Pendant qu'il était incarcéré, j'ai refusé d'aller le voir. Je lui ai écrit une lettre lui disant que je demandais le divorce. Il m'a quand même, par la suite, écrit tous les jours. Mais je mettais ses lettres à la corbeille. Après six mois, il a obtenu une libération conditionnelle. Il m'a téléphoné pour venir chercher ses affaires. Il est revenu à la maison...
Comme elle a le visage noyé de pleurs, Yvon tente d'une voix affectueuse de la calmer.
- Alors tu comprends, les pièces d'aujourd'hui...
- Oui, je comprends, lui répond Yvon.
Quand il est entré dans la maison, avant même qu'il ne parle, je l'ai abattu de deux coups de pistolet, puis d'un troisième dans la tête.
- Quoi? S'écrie son amant!
- Oui, je l'ai tué. Et à ce moment là, ce fut comme si Yvon entendait encore Clytemnestre s'exclamer avec souffrance:
- "Quand, on se prépare à assouvir sa haine envers ceux que l'on feint encore d'aimer, peut-on bâtir un mur assez haut pour que le Malheur empêche quiconque de le gravir?… La mort insidieuse, c'est lui qui jadis lui a ouvert la porte de sa maison? Au bel enfant que je lui avais donné, mon Iphigénie que je pleure encore, la mort qu'il lui a donnée méritait bien celle que je lui ai fait subir à mon tour…"
- Et qu'est-il advenu ensuite?
Après, ce fut à mon tour d'être jugée. Mais on m'acquitta pour aliénation mentale au moment du meurtre.
- Mais Jeannine comment as-tu pu faire une chose pareille?
Et de nouveau, il entendit Clytemnestre lui répondre:
- " Le sort qu'il a fait subir à mon enfant méritait bien celui qu'il a subi lui-même. Qu'il ne montre donc pas trop d'orgueil dans l'Hades: sa mort sous le couteau n'a que payé le crime qu'il a d'abord commis lui-même…"
* Photographies 1 et 2 de Clytemnestre, jouée par Juliana Carneiro Da Cunha.
Théâtre Du Soleil, dirigé par Ariane Mnouchkine. Les Atrides,
Photos de Michèle LAURENT, 1992. THÉÂTRE DU SOLEIL, Cartoucherie, 75012 Paris.
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