Shéhérazade et le fils du Cheik. Chaque soir, Doris raconte à Omar l’histoire de sa famille. Omar est médusé par son récit et apprend, à travers lui, à mieux connaître celle qu’il aime.
Omar, fils du Cheik Ismir Bistabik est venu à Genève pour faire une licence à l'École des Hautes Études Commerciales. À 19 ans, il a quitté l'Arabie Saoudite, à la demande de son père qui a choisi de l’envoyer sur les rives du Léman parce qu’un de ses oncles, qui y possède et dirige une banque privée, pourra veiller sur lui. D’autant plus que l’école des HEC genevoise jouit d’une réputation internationale.
À l'Université, Omar rencontre Doris Lindsay, une riche Américaine dont le père est propriétaire d'une chaîne de fast food. C'est une jeune fille très belle, à la peau pâle, aux yeux pers, à la longue chevelure blonde, au corps d'une grande beauté. Elle est élégante, sûre d'elle, s'exprime avec facilité et s'impose par une forte personnalité. Dans son regard, il y a quelque chose d’impénétrable, de mystérieux qui fascine tous les garçons.
Omar succombe sous son charme et en devient follement amoureux, malgré tout ce qui les sépare, notamment le fait qu’elle ne soit ni arabe, ni musulmane. Comment le fils d’un cheik peut-il fréquenter une américaine de religion anglicane? Il entrevoit, à l’horizon, bien des ennuis à venir et le ciel est lourd de sombres nuages.
Les deux étudiants se fréquentent assidûment. Doris raconte à Omar l'histoire de sa famille, véritable saga. Elle lui explique comment ses arrières grands-parents, membres de la noblesse écossaise, ont dû immigrer aux États-Unis, après des revers de fortune. Partis de rien, pauvres et sans travail, ses ancêtres ont, en l'espace de trois générations, bâti l'une des plus grandes fortunes des États-Unis. Omar aime l'entendre parler de ses parents parce qu'il adore le son de sa voix. Et toutes ces péripéties le captivent autant que les Contes des Mille et Une Nuits qui ont bercé son enfance.
Au cours de leurs longues soirées en tête à tête, elle lui apprend comment, ayant quitté le nord de l’Écosse, les premiers membres de sa famille se sont installés dans la région de Boston. Son arrière grand-père travailla d’abord comme homme à tout faire chez un cultivateur alors que sa femme fut engagée comme domestique. Ils logèrent dans une dépendance de la ferme et furent rapidement considérés comme des familiers par le propriétaire, vieux célibataire endurci. Le couple eut deux enfants en l'espace de trois ans, un garçon et une fille. Quand le cultivateur mourut, quelques années plus tard, ils héritèrent, à leur grande surprise, de la ferme; ce qui souleva l’ire de deux lointains neveux qui contestèrent, sans succès, le testament.
Sur la ferme, le cultivateur avait fait, comme son père avant lui, la culture du blé et l’élevage de porcs. Une fois propriétaire des lieux, l’aïeul de Doris acheta la terre en friche d’un voisin pour la consacrer à la culture du tabac. En quelques années, la plantation devint rentable. Il put ainsi acquérir plusieurs autres terres, et agrandir la surface dédiée aux plans de tabac. L’entreprise familiale prit de plus en plus d’ampleur et devint des plus prospères. Elle s’enrichit à un rythme effréné grâce aux fabriques de cigarettes qui se multipliaient et connaissaient une croissance fulgurante. Cette immense fortune augmenta encore lorsque le grand-père prit la relève. Puis encore davantage, quand son père fonda la chaîne de fast food DimPac, bientôt implantée dans plus de quarante pays...
Omar écoute avec une très vive attention le récit interminable de Doris retraçant l'histoire mouvementée de sa famille. Il se souvient d’un de ses ancêtres, le roi Shahriyâr, qui fut jadis envoûté par Shéhérazade. La Shéhérazade d'Omar s'appelle Doris. Tout comme la fille du grand Vizir, elle le captive à chaque fois qu’elle reprend le récit de sa légende familiale. Mais il finit par se rendre compte que c'est, pour elle, une façon de le tenir à distance et de refuser non pas son amour, mais les valeurs propres à sa culture qu'elle ne veut absolument pas partager.
Il l’incite à demi-mot à cesser de fumer et de boire, elle ne veut rien entendre et n'en fait qu'à sa tête. Il menace de la quitter, elle lui dit l'aimer mais n'avoir aucun penchant pour jouer le rôle traditionnel de femme soumise. Elle est libre et entend le rester. Malgré toutes ses rebuffades, il ne peut se passer d'elle. Il s'accroche à son amie et à ce qu'elle est, c'est-à-dire attachante et farouche, libre et rebelle, autant de traits qu'elle semble avoir hérité de ses racines écossaises. Elle veut faire carrière et de l'argent. Réussir dans sa profession. Il trouve cela légitime et ne peut guère lui reprocher d’être ambitieuse.
Pour la garder auprès de lui, il n'a d'autre choix que de céder. C'est lui qui progressivement se transforme et abandonne petit à petit son mode de vie traditionnel. Il commence à fumer, comme elle, se met aussi à boire comme elle. Parfois beaucoup trop, comme elle! Il n’a pas l’habitude... Son oncle essaie bien de le ramener dans le droit chemin mais, comme Omar s'en rend vite compte, ce dernier mène une vie de débauche. Omar lui fait savoir qu’il n’est ni sourd ni aveugle, si bien que le mentor ne se fait pas trop insistant. Pour conserver l'amour de Doris, le jeune étudiant n'est plus très sûr de retourner en Arabie? Il commence à se demander si, à la fin de ses études, il ne suivra pas Doris qui s’en ira aux États-Unis. Car elle n’envisage pas, même s’ils se mariaient tous les deux, de le suivre dans son pays.
Son oncle, à qui Omar répète ce que lui confie Doris, doute de la véracité de cette histoire familiale. Ce qui lui met la puce à l’oreille, c’est qu’elle se dise écossaise de sang en même temps qu’anglicane de religion. Situation antinomique, pour le moins suspect. Constatant l’intérêt démesuré que porte Omar à Doris, l'oncle fait discrètement effectuer une enquête sur la famille de l'américaine grâce aux services de son ambassade aux États-Unis. Il apprend, peu à peu, que Doris Lindsay est bien la fille du riche industriel propriétaire des restaurants DimPac. Mais que la saga qu'elle conte n'est que pure fiction.
En effet, les ancêtres de Doris n’ont rien à voir avec la noblesse écossaise et son grand-père, de descendance anglaise, fut étroitement lié à la pègre. S’il fit fortune dans le tabac, ce sont davantage ses activités de contrebande d'alcool pendant la prohibition qui sont responsables de sa colossale fortune. Encore aujourd'hui, la famille de Doris serait liée à celle des Cotrodani qui dirige un lucratif trafic de stupéfiants entre la Colombie, le Canada et les États-Unis. Elle est, depuis longtemps, dans la mire du FBI.
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Face à ces révélations, Omar reste d'abord incrédule. Puis, afin de vérifier la véracité des faits rapportés par son oncle, il décide de tendre un piège à Doris. Un soir, il lui dit qu’il voudrait lui offrir un cadeau. Lors de son prochain séjour à Londres, il aimerait lui acheter, au magasin «The Scotch House», un plaid en cachemire aux couleurs de sa famille. Il lui demande quels sont les motifs et les teintes du tartan de son clan. Elle ne sait que répondre. Comment, s'étonne-t-il, une fille qui prétend descendre de l’un des plus prestigieux clans d’Écosse peut-elle ignorer ses couleurs qui, avec le blason, identifient tous les descendants de Sir David Lindsay of Crawford. Elle ne sait que répondre. Dès lors, il est convaincu que toute l’histoire de sa famille n'est qu'une accumulation de faussetés ne servant qu’à camoufler un passé peu avouable. Confuse, elle avoue la supercherie et quitte la chambre, honteuse de s'être fait prendre, mais sans verser une seule larme.
Sachant maintenant que sa bien-aimée lui a menti depuis le début de leur rencontre, Omar décide d'aller terminer ses études en Angleterre. Amoureux blessé, il ne parviendra jamais à oublier sa Shéhérazade. Il retournera en Arabie Saoudite où il deviendra, plus tard, Ministre du commerce.
Quant à Doris, elle poursuit ses études à Genève. En ce début d'automne, attablée à la cafétéria de l'université, elle confie au fils du roi des Achantis qu'elle est issue d'une famille de la plus haute noblesse écossaise. Le jeune Africain l'écoute, ébloui, subjugué par sa voix mélodieuse. Déjà, l'amour semble s'enraciner dans son coeur...
Nouvelle écrite, en atelier d'écriture, sous la supervision d'Alain Korkos.
* Photographie de Simon Donnelly. Atlas pratique de la photo. Page 73.
Édition Atlas, 2ième semestre 2000.
Photo du tartan des Linsay: The Scottish Tartans, page 53. Johnston and Bacon,
Tanfield Lane, Edinburg EH3 5LL. © Cassel & Collier Macmillan Publisher, 1975.
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