Hit-Parade Atelier d'écriture Le 19 avril 2001

"Photo de Jean-Claude et Gilles NOURAULT"*


La malédiction du sorcier

           Une femme sortit de sa case et traversa le village en gesticulant. Elle vociférait et s'écorchait le ventre et la poitrine de ses ongles acérés. Bientôt, il y eut tout un attroupement autour d'elle. En majorité des femmes et des enfants, les hommes étant, pour la plupart, aux champs. Une de ses tantes lui demanda ce qu'elle avait à gémir de la sorte et à pleurer à fendre l'âme. «Mon enfant est mort! Mon enfant est mort! On me l'a tué!», disait-elle. Et elle répétait ces phrases à travers ses sanglots. On tentait de la calmer. Mais elle n'entendait rien, comme si elle était en transe. «Mon bébé est mort, quelqu'un l'a ensorcelé et l'a entraîné au pays dont on ne revient jamais.»

          Un groupe de vieilles coururent vers sa paillote pour voir ce qu'il en était. Dans l'ombre, elles virent le jeune Hiabo, inerte sur une natte de bambou. La plus âgée, Yara, prit l'enfant de six mois et, suivie des autres, elle regagna la place du village en soutenant, au bout de ses bras, le petit cadavre comme pour prendre le ciel à témoin. Les femmes faisaient entendre, de leurs voix aiguës, des gémissements saccadés et elles se répandaient en lamentations incantatoires, remplies d'une vive tristesse. Yara, talonnée par ses compagnes, déposa l'enfant sur le ventre de sa mère.

                    

          Les tam-tam se mirent à annoncer la funèbre nouvelle. Elle se répercutait de village en village et, bientôt, des membres de la tribu arrivèrent des collines avoisinantes. Kao, le père de l'enfant fut l'un des premiers à revenir des plantations. Les femmes lui expliquèrent que le malheur avait frappé sa famille et, aussitôt, il alla rejoindre sa femme qui, toujours entourée, restait inconsolable. Elle serrait contre son corps celui, inanimé et roidi, de son premier-né.

          Le village était en effervescence. Comme une traînée de poudre, une rumeur se répandit. Elle s'amplifia de plus en plus et se transforma très vite en certitude. L'enfant, disait-on, serait mort à la suite d'un maléfice. Mais qui était responsable du sortilège? «Nabitere», dit quelqu'un! Dès lors, ce nom était sur toutes les lèvres. Nabitere était un homme grand et fort, bon travailleur et excellent chasseur. À sa naissance, il y a plus de vingt ans, sa mère était décédée tout juste après l'accouchement. Elle avait donné naissance à des jumeaux. Le deuxième ne survécut que quelques jours à son frère. Ce qui était de mauvais augure. Depuis quelques années, Nabitere vivait seul à l'écart du village, car on se méfiait de lui...

          Plus tard, alors que le soleil déclinait à l'horizon, les Anciens se réunirent sous l'arbre à palabres. Ils tinrent Conseil. Le féticheur, après avoir lancé une poignée d'osselets sur le sol, ferma les yeux et, de ses mains, il analysa leur position pour interpréter la signification du présage. «D'après ce que me disent les esprits des ancêtres, il n'y a pas de doute: Nabitere est un sorcier, un être maléfique qu'il faut bannir à jamais de la tribu.» Tous les Anciens partagèrent cet avis du sage.

          Ainsi fut-il fait. On alla le chercher et le forgeron, d'un fer rouge, le marqua à l'épaule droite du «X» du paria. On lui brûla, par la suite, le dessus des deux mains et, d'un couteau, on lui trancha l'index et le majeur pour qu'il ne soit plus capable de chasser avec son arc. Où qu'il aille, personne ne s'approcherait de lui car il portait le stigmate de l'assassin et, tôt ou tard, il mourrait de faim ou dévoré par les fauves. Pendant qu'on le suppliciait, il n'émit aucun cri, il ne dit aucun mot. Le chef du clan s'approcha ensuite de lui et, avec solennité, mis sa main sur sa tête: «Nabitere, tu es un homme malveillant. Retourne dans la forêt parmi les bêtes sauvages, auxquelles tu appartiens! Si jamais tu reviens, tu seras abattu comme il se doit pour les animaux féroces. Va, ici tu n'existes plus.» Le supplicier regarda longuement les villageois, puis il fixa Anyaba, qui était la cause de tous ses malheurs. Celle-ci baissa les yeux. Il se retourna, et il s'enfonça en courant dans la forêt.

          On n'entendit plus parler de lui. Trois mois après son départ, Anyaba tomba enceinte de nouveau. Elle était heureuse de même que son mari. La vie revivait enfin. Ils baignaient dans le bonheur. Pourtant, un matin, elle se rendit, dès l'aurore, chez le féticheur. Elle lui raconta que, durant la nuit, elle avait fait un rêve étrange. Elle avait senti l'esprit de Nabitere rentrer en elle et dévorer son âme et celle de son enfant. Elle s'était vue, ensuite, traversant le pont de lianes, avec à son dos son bébé bien enveloppé dans son pagne. Elle craignait un malheur. Elle craignait qu'avant de partir, il lui ait jeté un mauvais sort.

          Le féticheur la rassura. Il lui remit une amulette qu'elle devait porter au cou en vue d'éloigner les esprits démoniaques. Dès lors, tout se passa bien. Un an, jour pour jour, après le bannissement du meurtrier de son fils, elle donna naissance à une jolie fille qu'elle nomma Salouyée. Ce fut un événement que l'on fêta dans le village. Deux de ses tantes vinrent l'aider pendant les premières semaines. L'enfant se développait à merveille. Rapidement, elle commença à sourire et à babiller.



Le poupon avait huit mois, quand sa mère décida d'aller à la rencontre de son mari qui devait revenir des plantations. Elle s'engagea sur le pont de lianes, suspendu au-dessus du torrent, qui s'enfuyait et qui rugissait sous ses pieds. Le vent se leva et le pont se mit à se balancer dangereusement. Elle porta la main à son cou. Elle avait perdu son amulette et elle fut traversée d'un grand effroi. Elle s'agrippa, de chaque côté sur les cordes, elle essaya d'avancer le plus vite possible. Mais, malgré ses efforts, elle ne put y parvenir. Pas à pas, les mains en sang, elle se tira pour avancer vers l'autre bout du pont. Le vent soufflait en rafales, de plus en plus fort. Salouyée, terrifiée, braillait et vociférait. Bientôt, il ventait d'une manière tellement féroce que le pont se décrocha et qu'elle fut emportée, avec son enfant, dans la rivière en colère.


          Pendant un moment elle dériva sur les flots et elle entendit une voix qui, d'outre-tombe, lui disait: «C'est à cause de toi que j'ai été banni, faussement accusé et dévoré sans pitié par des hyènes puantes et cruelles. Toi aussi, tu meurs sans sépulture, parce que j'ai dévoré ton âme et celle de ta fille! Et tu erreras, sans fin, comme une âme en peine...»




* 1ère et 3ième photos: CÔTE D'IVOIRE,
Éditions Jean-Claude Nourault & Librairie de France,
B.P. 228 - Abidjan, non daté (1975?)

2ième photo prise par Horst Luz chez les Nouba.
National Geographic Magazine, November, 1966.


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