Hit-Parade Atelier d'écriture Le 17 avril 2001

"Danseuse", photographie prise par l'auteur.*


La danseuse de l'Orient House



          Chaque soir, depuis une semaine, il était assis là, seul à une table, tout près de la scène. Ce samedi, avant d'entrer sur la piste, Aziadée jeta un coup d'oeil et le vit. Il buvait du Raki. Elle savait qu'il viderait la bouteille avant de s'en aller en titubant, à la fermeture de l'Orient House. Cet homme l'intriguait. À tout bout de champ, il écrivait quelques mots dans un calepin. On lui avait dit qu'il était Français et qu'il venait de louer un appartement à Istanbul.

          Pendant qu'elle dansait, il ne la quittait pas des yeux. Cheveux noirs, peau ambrée, elle était vêtue d'un soutien-gorge et d'une jupe de soie, piqués de perles et de paillettes. Elle tournoyait et se déhanchait avec grâce aux sons d'un petit orchestre oriental. Elle avait une poitrine opulente et une chair potelée qui se mouvaient avec sensualité. Elle ondulait de tout son corps félin et, peu à peu, elle s'agenouilla, la tête renversée, et s'inclina vers l'arrière avec la souplesse d'un saltimbanque.

                    

          Quand elle termina sa prestation, l'homme se mit à applaudir avec enthousiasme. Ensuite, elle passa entre les tables et invita les gens à aller danser. Mais elle n'osait pas se diriger vers «lui». Il y avait quelque chose dans son regard qui l'apeurait. Elle fit quelques tours de piste avec un homme choisi dans la salle, gauche et timide et, bien vite, l'abandonna, sous les rires des membres de son groupe, pour disparaître dans les coulisses d'où elle reviendrait pour son prochain numéro.

          Elle était dans sa loge, quand elle entendit la porte s'ouvrir. Dans le miroir, elle le vit entrer. D'un geste brusque elle se leva, effrayée, alors qu'il s'avançait vers elle. Il ne disait mot. Ses yeux brûlaient de convoitise. Il lui prit les mains et, avant qu'elle ne crie, il l'embrassa d'une manière fougueuse et brutale. Elle se débattait avec férocité. Il lui mit la main sur la bouche et lui dit qu'il ne lui voulait aucun mal, qu'il était désolé, qu'il la désirait... Il la prévint que s'il elle criait il la tuerait sur-le-champs. Il lui arracha ses vêtements et la viola sur le plancher de sa loge. Ensuite il s'enfuya en courant alors que se mettait à hurler pour que l'on vienne à son secours.

          Ses collègues de travail furent bientôt dans sa loge pour la réconforter, pendant que le gérant appelait les policiers. Ils la questionnèrent et elle leur donna, ainsi que d'autres employés et serveuses, une bonne description de l'agresseur.

          Le lendemain, et les jours qui suivirent, Aziadée fut incapable d'aller travailler. Elle vivait dans la crainte et ne dormait presque plus. Âgée de quarante-sept ans, elle vivait avec un marin, Hameth, qui travaillait sur un bateau de croisière qui naviguait entre Istanbul, Izmir et Athènes. Après une absence de trois semaines, il devait rentrer dans deux jours pour son congé. Elle l'attendait avec impatience, emmurée dans son appartement minable. Durant cette période si douloureuse pour elle, l'enquête se poursuivait. On en savait un peu plus sur cet homme, mais il avait fui sans laisser de trace. Il s'appelait Jacques Villeray. Des recherches intensives s'effectuaient pour l'épingler. Le studio qu'il avait loué, dans le quartier d'Eyüp, était désert.

          Hameth, son amant, arriva enfin. Elle lui raconta ce qui lui était arrivé. Il la serra dans ses bras pour l'apaiser et la réconforter. Il essuya ses pleurs de sa main rude: «Je le trouverai», dit-il. Il prit dans le tiroir un kandjar, malgré ses protestations: «Tu n'arrangeras pas les choses ainsi», lui dit-elle. Mais, il ne voulait rien savoir. «Je l'aurai, ce fumier de merde!» Et il passa le seuil de la porte rempli de haine et de colère.

          Pendant ses trois jours de permission, Hameth s'absenta presque tout le temps. Il arpentait la ville à sa recherche. Il voulait le trouver avant son départ. Malgré l'insistance d'Aziadée qui lui demandait de rester auprès d'elle, il dut partir pour rejoindre son bateau. Il l'embrassa et lui dit: «Ne t'inquiète pas, il ne te fera plus aucun mal. Il a sûrement quitté la Turquie. Quoi qu'il en soit, j'ai demandé à Omar et à sa femme de veiller sur toi pendant pendant que je serai au loin.»

          Seule, elle se désespérait. Pourquoi cet inconnu avait-il détruit sa vie? Elle n'osait pas retourner à l'Orient House et son patron lui donna un mois de congé. Elle travaillait à ce cabaret depuis 26 ans. Et pendant longtemps, on l'avait surnommée «La reine d'Istanbul», tant était grande sa beauté et tant elle dansait avec vénusté.

          Hameth était parti depuis deux jours quand un policier sonna chez elle. «Madame, dit-il, on a retrouvé votre agresseur.» «Vous l'avez retrouvé?» «Oui, on a retrouvé son corps sur les rives du Bosphore, face à la mosquée de Dolmabahçe. Il a été poignardé et son visage lacéré est presque méconnaissable.» À ces mots, elle fut secouée de sanglots. Le policier ne savait comment la calmer... «Madame, d'après les renseignements que nous avons obtenus de France, cet homme était un déséquilibré.»

          Elle se sentit soulagée. Mais, se demandait-elle, «pourrais-je désormais regarder Hameth dans les yeux, après ce qu'il a fait...»




* Danseuse du ventre,
photographie prise à Istanbul, 10 mars 2001,




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