Hit-Parade Atelier d'écriture Le 5 avril 2001

"Morning sun", de Edward Hopper.*


Matin d'automne à Nyon



          Je me retrouve dans la chambre d'hôtel, cernée d'absence, minée par son départ. Pourtant il était inévitable comme toutes ces rencontres que l'on sait sans lendemain. Je reste immobile et mes idées errent sans repos, désorientées. Par la fenêtre, grande ouverte, pénètre la fraîcheur de l'aube. Assise sur le lit, je me sens lasse, maussade. Je remonte le drap sur mon sein encore endolori. Mes pensées se perdent dans le vague, toutes imprégnées de la journée d'hier, où j'ai rencontré cet homme par hasard.

          Dès que je l'ai vu, quelque chose en lui m'a secouée jusqu'aux os, jusqu'aux entrailles. Sentiment certes déjà ressenti, bien longtemps auparavant, mais qui m'était à la fois nouveau tant j'en avais oublié la véhémence charnelle. C'était comme si nous nous connaissions depuis toujours. Comme si nous étions familiers tandis que tout nous séparait. Mais il y avait ce tremblement de coeur qui me secouait. Je n'étais plus moi-même. J'avais l'impression qu'il me possédait déjà. Oui, c'est bien l'impression que je ressentais: celle d'être possédée. Cet homme m'ensorcelait, me donnait une force qui me ramenait à la vie, à celle que je vivais paisiblement avant que mon ciel ne s'assombrisse.

          Dans le train qui nous conduisait vers Nyon, nous parlions de la pluie et du beau temps pendant que nos corps galvanisés ne pensaient qu'à s'unir. Je n'ai même pas retiré ma main lorsqu'il l'a prise. Ni même rougi. Je n'entendais plus sa voix quand il me parlait. Je ne percevais que celle du désir qui me tourmentait, que celle de sa convoitise impudique qui rejoignait mes attentes à peine cachées. Et j'ai répondu " oui ", sans aucune hésitation, lorsqu'il m'a proposé de prendre une chambre dans un petit hôtel qu'il connaissait. Je savais que ce ne serait qu'un lieu de passage car il repartait le lendemain, pour Menton, afin d'y rejoindre sa fiancée.

          Je ne garde aucun souvenir du temps qui s'est écoulé entre notre arrivée à Nyon et le moment où la porte de la chambre s'est refermée sur nous. Nous étions enfin seuls. Perdus, quelque part, dans une galaxie où les étoiles scintillaient dans nos yeux tandis que nos corps conjuguaient une passion si vive que rien ni personne d'autre n'existait plus.

          Tôt le matin, il partit. Je l'ai entendu se lever sans faire de bruit, de peur de me réveiller, et s'en aller sur la pointe des pieds. Une hésitation marqua ses pas, puis la porte s'ouvrit et se referma doucement derrière lui. Je faisais mine de dormir. Je ne voulais plus ni le voir ni lui parler. La page était désormais tournée. Mais je me sentais le coeur joyeux, grisé d'une folle ivresse. Et mon corps repu, apaisé, conservait le souvenir de son étreinte. Si chaude! Si passionnée! Ma chair était encore courbaturée par la violence de nos ébats...

          La clarté du matin inonde la chambre. Enveloppée de son odeur, je considère, au-delà des toits, le brouillard qui découvre au loin le lac Léman. Ici et là, des cloches sonnent dans le ciel d'automne. La ville s'éveille. Elle reprend vie. Et voilà que seule, face à ce jour naissant, une crainte m'oppresse. Une tristesse sournoise m'envahie. Nostalgie de sa présence, de ses gestes qui ont porté mes sens jusqu'à l'exultation. Il a su gommer, pour un instant, l'anxiété qui me dévore. Face à son envie de me prendre, j'éprouvais cette timidité fiévreuse qui me bouleversait tellement jadis, quand j'avais vingt ans et qu'aucune crainte ne me tenaillait. Je vivais alors dans l'insouciance sans redouter l'avenir. Mais à quoi bon m'apitoyer sur mon sort.

          Avant-hier encore, tout me semblait si simple, si facile, dans le ronron de la vie quotidienne. Jusqu'à ce que je me rende au CHU pour obtenir les résultats de ces fâcheuses mammographies. Après bien des détours, qui ne faisaient qu'accroître mon angoisse, le diagnostic de l'oncologue tomba comme un couperet:
-Tumeur maligne, il faut opérer.
-Opérer?
-Oui, l'ablation du sein gauche.
-Jamais! Ça, jamais, docteur! Plutôt mourir!
-Il le faut, c'est indispensable!
-Jamais! Ça jamais!

          Et j'ai quitté son bureau en coup de vent comme si, en agissant de la sorte, je fuyais ma propre mort. Qu'est-ce qui m'a prise? Au lieu de rentrer chez moi, je me suis dirigée, affolée, vers la gare de Montreux où j'ai sauté dans le premier train qui partait, sans même savoir vers où il se dirigeait, vers où j'allais. Et j'ignorais que je me rendais à Nyon à la rencontre de la vie.

          Maintenant, il faut que je reprenne pied dans le présent. Que je revienne sur mes pas. Je dois de nouveau changer de décor. Oublier le souvenir d'une nuit qui, pendant quelques heures, m'a enlevé à mes inquiétudes. Il me faut faire face à la maladie, à mes quarante ans. Il me faut rejoindre ma fille, mon mari, qui doivent se mourir d'inquiétude. Dans mon coeur la colère gronde et c'est avec révolte que je retourne chez moi. Je regagne Montreux, avec dans ma chair la griffure de la mort...Et je vais tenter de vaincre cet animal perfide qui s'est niché au creux de mon être!


Nouvelle écrite, en atelier d'écriture, sous la supervision d'Alain Korkos.




* Illustration: "Morning sun".
Huile sur toile de Edward Hopper, 1952,
(71,4 x 101,9 cm)
Colombus Museum of Art, Colombus, Ohio, USA.


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