Hit-Parade Atelier d'écriture Le 24 septembre 2003



Les Astuces de Godefroy

Texte de Yves Brillon
Illustrations de Henri Brillon





Chapitre I


La grande famine


           Personne ne saurait dire avec précision à quelle époque vécut le petit Godefroy. Nous savons cependant que, durant tout le Moyen-Âge, de nombreux troubadours et trouvères chantèrent ses exploits de château en château. C'est grâce à un vieux manuscrit du moine Zibellus; manuscrit que l'on a retrouvé d'aventure, il y a quelques années, dans les ruines d'un monastère cistercien, que ce récit a pu parvenir jusque à nous.



Dans ce parchemin, Zibellus relate avec fidélité les aventures de Godefroy de Berry tel qu'il les a entendu lui-même conter par un trouvère, à la cour du marquis de Hainaut. Le bon moine nous apprend que notre héros avait vu le jour, il y a fort longtemps, dans une pauvre chaumière. Son père, d'humble origine, était berger et gagnait péniblement sa vie. C'était, paraît-il, un homme simple dont tout le monde, dans la région, louait la grande probité. De sa mère, on sait peu de chose si ce n'est qu'elle rendit l'âme, à la suite d'une grave maladie, quelques mois seulement après avoir donné naissance à Godefroy. À sa mort, ce fut sombre deuil pour la famille et même pour tous les habitants du village car elle avait, sa vie durant, montré beaucoup de bienveillance envers les malades et les déshérités.

           Tous les villageois en avaient souvenance et la pleurèrent avec sincérité. Après la disparition de sa douce et tendre épouse, le père de Godefroy dut s'occuper seul de l'éducation de ses trois fils. Ce qui ne fut pas facile car ses enfants étaient vifs autant d'intelligence que de corps et sans être de mauvais garnements se querellaient parfois de belle façon. Il sut quand même les brider et les éleva avec courage. Il parvint à faire deux de vaillants jeunes hommes, francs, loyaux et respectueux des lois.

           Godefroy était le plus jeune des trois garçons du berger. On disait, dans le hameau, que ses frères avaient hérité, à leur naissance, de dons et de dispositions particulières: Louis, l'aîné, était connu pour sa grande force et pour son habilité à la chasse. Quant à Robert, il jouait de la flûte à merveille et savait manier les armes mieux que quiconque. Le pauvre Godefroy, lui, avait l'air d'avoir été laissé pour compte. Il n'était ni fort, ni habile, ni musicien ou poète. Ses frères aimaient le taquiner et le surnommaient, pour rire, le "cervillon", voulant sous-entendre par là qu'il n'avait pas plus de cervelle qu'un oisillon. Toutefois, on lui reconnaissait un coeur d'or. En cela, aux dires des gens, il ressemblait beaucoup à sa mère.





           Godefroy avait onze ans quand une terrible famine s'abattit sur le pays. En même temps, une épidémie tua une grande partie du bétail si bien qu'il n'y avaient plus de travail pour le berger et ses trois fils qui, jusque là, avaient survécu de peine et de misère en faisant paître les troupeaux de la commune dans les pâturages voisins. La sécheresse brûla une à une toutes les récolte et sema partout la désolation. Les ruisseaux étaient taris et c'était grand malheur qui n'épargnait personne en toute la contrée mais qui touchait davantage les moins bien nantis. Un soir, comme il n'y avait plus une miche et plus rien à manger sur la table, le père fit venir ses garçons et leur dit:



- Mes enfants, la Providence a toujours veillé sur nous comme sur fleurs des champs. Quoique pauvres, nous n'avons jamais manqué de nourriture ou de vêtements. Chaque jour que le Ciel nous a donné, nous avons remercié le Tout-Puissant pour son immense miséricorde. Voilà que Dieu nous éprouve afin de sonder nos coeurs. Nous voici sans ressources et sans vivres. Certes, c'est pour nous dure épreuve. Mais, malgré tout, soyons reconnaissants au Seigneur de nous permettre de lui témoigner, même dans l'adversité notre attachement.

           Les trois frères écoutaient avec attention ce vieillard qui parlait avec tant de sagesse. Godefroy, ému, retenait ses larmes et cachait son chagrin de peur que Louis et Robert ne le traitent de pleurnicheur.

           - Si je vous ai priés de venir, continua le père, c'est que désormais nous sommes sans travail. Il nous faudra bientôt, je le crains, partir vers d'autres régions plus fortunées, à la recherche de moyens de subsistance. La situation est grave et je vous ai mandés afin d'avoir vos conseils.

           Les trois garçons, baissant la tête, demeurèrent un moment sans mot dire. Eux, qui avaient vécus jusque là dans douce insouciance, se voyaient tout à coup confrontés, malgré leur jeunesse, aux plus dures réalités de la vie. Louis, l'aîné, qui était âgé de 18 ans, rompit enfin le silence:

           - Père, tu as bien parlé et nous savons les énormes sacrifices que tu t'es imposé pour parfaire notre éducation. À ton âge, il ne peut être question de partir. Les routes sont dangereuses, infestées de brigands, et le voyage sera long et fatiguant. Tu resteras ici. Nous, tes fils, nous irons par les chemins afin de trouver du travail. Dieu guidera nos pas. Si nous partons, tu pourras, toi, t'occuper des quelques troupeaux qui restent au village. S'il n'y a pas assez de travail pour nous quatre, il y en aura au moins pour toi lorsque nous aurons quitté la commune. De plus, les maigres ressources du potager suffiront à te nourrir. Crois-moi, nous sommes en mesure de nous débrouiller. Robert est le meilleur musicien du pays. Jamais aucun homme n'a tiré d'une flûte sons plus harmonieux. Il n'y a pas troupe de jongleurs, de saltimbanques ou de ménestrels en tout le royaume qui n'hésitera à le prendre dans ses rangs. Moi, avec ma force, qui m'est don si précieux, je pourrai m'assurer un emploi au service de quelque puissant seigneur. Je mettrai mon bras et mes flèches, qui sont plus rapides que le regard, à la disposition d'un noble suzerain en guerre contre des rivaux ou des ennemis. Laisse-nous partir, père, nous sommes d'âge à gagner notre vie! Ce serait folie de ta part d'entreprendre si harassant et périlleux voyage!

           Louis et Robert, malgré l'affliction qu'ils avaient à la pensée de s'éloigner du doux lieu de leur enfance, furent prêts à partir sur le champ. Il fut décidé que chacun prendrait une route différente. Le berger, qui dut se résoudre avec tristesse à se séparer de ses garçons, désira garder auprès de lui son fils cadet. Les deux aînés partageaient aussi cet avis tant ils étaient persuadés que le "cervillon" ne saurait se tirer seul d'embarras. Mais Godefroy, qui voulait montrer qu'il n'était plus un gamin, se défendit avec tant de véhémence et d'acharnement que tous finirent par accepter qu'il parte lui aussi. Il fut donc convenu que, quoiqu'il advienne, les trois garçons reviendraient chez leur père après une année d'absence. D'ici là, ils espéraient que l'abondance serait revenue au pays et que la vie pourrait reprendre comme naguère alors que généreuses moissons se berçaient dans les champs sous les doigts de la brise d'été. Le soir même, ils firent leurs apprêts de départ. C'était avec grand déplaisir et la mort dans l'âme qu'ils se séparaient. Las! mère nécessité est cause de bien des maux tout au long de la vie!

           Le lendemain, dès que l'aube souleva son front oranger, chacun fit ses adieux à son père et, le coeur gros, s'éloigna vers des cieux qu'il espérait plus cléments. Godefroy fut le dernier à prendre la route. Comme il était seul, il n'eut pas à retenir ses larmes ni à craindre les moqueries de ses frères. Et c'est les yeux mouillés de tristesse qu'il se retourna une dernière fois, depuis la colline, vers la vieille chaumière. Son père se tenait sur le pas de la porte et lui fit un ultime geste de la main comme s'il le bénissait. Godefroy mit alors son baluchon sur l'épaule, il tourna le dos à la maison qui l'avait vu naître et grandir puis partit en direction de la forêt.





Chapitre II


Le pélerin lépreux


           Il marcha par monts et par vaux pendant sept jours. En route, il se nourrissait de quelques noisettes cueillies ici et là et de fruits sauvages. Lorsque l'air se rembrunissait et que la nuit était tombée, il s'endormait, mort de fatigue, sous les arbres ou au bord d'une rivière. Souvent, il pensait à son père et à ses frères et s'en trouvait bien esseulé. Il lui arrivait de croire qu'il avait été bien écervelé de partir seul. Il s'en voulait de ne pas être resté à la maison avec le berger. Par bonheur, il ne rencontra ni brigand, ni rôdeur, ni bête féroce ou malfaisante. Le septième jour, avant même le lever du soleil, il fut tiré tout à coup de son sommeil par le tintement aigu d'une cloche. Croyant rêvé, il se pinça pour s'assurer qu'il était bien éveillé. Ce que voyant, il se leva aussitôt et se dirigea avec prudence en direction du bruit mystérieux. Il faisait encore nuit. Il avait grand peur. Bientôt, il arriva sur un petit chemin et, caché derrière un arbre, il aperçut un vieillard qui marchait avec difficulté en s'appuyant sur un bâton noueux. En avançant, il secouait de temps à autre une clochette. Rassuré, Godefroy sortit de sa cachette. Les premiers rayons du soleil commençaient à filtrer à travers les arbres feuillus. Comme il n'avait rencontré âme qui vive pendant son long périple, le garçon fut tout heureux d'avoir enfin quelqu'un à qui parler. Il courut vers l'inconnu et alors qu'il s'approchait de lui, il entendit le vieil homme lui dire:

           - Mon petit, ne t'approche pas de moi! Je suis un homme malade que tu ne peux toucher.

           Godefroy s'arrêta, surpris, et n'osant plus avancer, il répondit:

           - Sire, laissez-moi vous aider, si vous êtes malade. Ne puis-je faire un bout de chemin avec vous? Mon bras est faible mais il saura vous soutenir et vous guider.

- Tes bonnes paroles prouvent que ton coeur est pur et limpide comme l'aurore. Puisse la vie le protéger contre tout ce qui pourrait venir l'avilir! Las! je suis lépreux et tu ne pourrais, sans danger, m'approcher. Cependant, si tu le veux, donne moi à boire et à manger car il y a trois jours que je n'ai pris aucune nourriture. Tous les passants à qui j'ai demandé d'aller me quérir de l'eau au ruisseau qui coule comme vif argent ou de me cueillir un fruit en la forêt ombreuse ont passé outre leur chemin en détournant la tête.

           Godefroy considéra un instant cet homme dont le bas du visage était caché sous une large écharpe. Il était vêtu d'une bure en rude étoffe comme en portent les moines. Ses yeux, d'un bleu pénétrant, exprimaient une grande douceur. Sans hésiter, l'enfant prit le petit gobelet de métal qu'il conservait dans son baluchon et monta l'escarpement rocheux qui conduisait au ruisseau que l'on entendait couler de la montagne. Il était assez difficile de l'atteindre et c'est pour cette raison que le vieillard malade n'avait pu y grimper lui-même. Le jeune garçon y parvint après de longs et pénibles efforts. Il mit beaucoup de temps à revenir car il était malhabile de tous ses membres et n'avait pas beaucoup de force. Et il rampait lentement de peur de renverser l'eau de son gobelet.



           Lorsqu'il revint, le lépreux était assis sur la grosse racine d'un chêne qui ombrageait une large nappe d'herbe verte. Des merles et des pinsons chantaient gaiement et tournoyaient au-dessus de sa tête. Le vieillard leur parlait et on eut dit que les oiseaux le comprenaient et lui causaient. En voyant Godefroy revenir, il le remercia chaleureusement de sa peine:

           - Je te suis des plus reconnaissants, mon petit. Tu t'es donné beaucoup de mal pour un inconnu. C'est un immense service que tu me rends. Sans toi, peut-être serais-je mort de soif tant ma gorge est sèche! Si tu le veux, pose là ton gobelet, sur la roche que voilà.

           Godefroy fit comme l'étranger le lui demandait. Il déposa son gobelet rempli d'eau sur une pierre plate et il tira de son baluchon les quelques noisettes qu'il lui restait, de même qu'une pomme qu'il avait gardée pour son déjeuner. L'homme, après avoir prié le garçon de s'éloigner de quelques pas, prit le gobelet et but lentement l'eau fraîche du ruisseau. Il mangea ensuite ce que Godefroy lui avait offert. C'était là repas bien frugal mais qui servit quand même à apaiser la faim du voyageur. L'enfant remarqua que les mains du lépreux étaient recouvertes de magnifiques gants rouges sur lesquels on pouvait distinguer trois fleurs de lys en fil d'argent. Quand il eut bu et mangé, Godefroy lui demanda s'il avait encore soif ou faim et s'il désirait qu'il aille de nouveau lui chercher à boire ou lui trouver dans la forêt quelques baies à manger. L'homme refusa:

           - Tu n'a pas hésité à me quérir de quoi étancher ma soif et tu m'as remis de bonne grâce toute la nourriture que tu possédais en réserve. Dans ton coeur réside une immense bonté. Sache que c'est là le meilleur don que Dieu puisse faire à l'homme. C'est le plus précieux trésor qu'il nous ait donné de trouver sur cette terre. Et je te le dis, tu es plus riche en ta pauvreté que les seigneurs les plus puissants dans leur palais. Quel âge as-tu, mon enfant?

           - Onze ans, monseigneur! de répondre Godefroy.

           - Onze ans! reprit le lépreux. En disant cela, il devint songeur. Il ferma ses yeux comme pour contempler en lui-même quelque lointain souvenir. Après un moment, il poursuivit:

           - Onze ans, dis-tu? Quel bel âge! C'est celui qu'aurait mon fils unique si, hélas, la maladie ne l'avait emporté quand il avait trois ans. Il s'appelait Frédéric. Il était blond comme toi et, comme toi, il avait les yeux bleus.

           Le vieil homme parlait lentement d'une voix faible et calme. Godefroy sans réfléchir s'approcha de lui. Il aurait voulu l'embrasser pour le consoler du chagrin qu'il avait à cause de ce fils qu'il avait perdu. Mais le lépreux, encore une fois, l'arrêta d'une geste autoritaire de la main:

           - Prends garde, mon petit, et n'avance pas! Ton âme est prompte, généreuse et vive. Mais la raison doit quelques fois freiner les mouvements les plus spontanés que nous dicte notre coeur. Comment t'appelles-tu?

           - Je suis Godefroy, le fils du berger. Il y a sept jours que j'ai quitté mon père et mes frères car la famine s'est abattue sur notre pays et nous n'avions plus rien à manger. Je suis à la recherche d'un travail qui me permette de subsister durant une longue année. Ensuite, je retournerai auprès des miens lorsque la disette s'en sera allée de notre contrée.

           Le vieillard le regarda en silence, puis après un long moment, il lui dit:

           - Tu es un enfant hardi et courageux d'avoir fait si long chemin et traversé, sans crainte, bois et forêts. Tu le vois, je suis un homme seul et comme toi, sans grand avoir. Mais, peut-être, puis-je quand même t'être de quelque secours. Puisque nos routes se sont croisées et que tu t'es départi de tout ce que tu possédais pour venir en aide à un malade que tu ne connaissais pas, laisse-moi te faire, à mon tour, un présent et te donner tout ce qu'il me reste de richesse!

           De sa main droite, sans retirer son gant, l'inconnu sortit de sa poche une bague d'or sur laquelle étaient gravées trois fleurs de lys et il la déposa par terre:

           - Prends cette bague, mon enfant! En suivant ce sentier, après cinq heures de marche, tu arriveras à une croisée de chemins. Depuis là, tu t'engageras sur celui qui sera à ta main gauche et bientôt tu parviendras à un château. Là, on te recevra. Ces gens me connaissent. Désormais, si tu le veux, tu t'appelleras Godefroy de Berry. Si on te demande qui tu es, tu répondras, en souvenir de notre rencontre, que tu es le fils d'Édouard, le lépreux. En montrant cette bague, tu verras, on s'occupera bien de toi jusqu'à ce que le temps te soit venu de retourner, comme convenu, auprès de ton père et de tes frères.

Godefroy n'osait pas accepter la bague d'or qui miroitait au soleil. Jamais, en toute sa vie, ses yeux n'avaient contemplé et admiré si beau joyau. Cependant, le vieillard le pria avec tant d'insistance qu'à la fin il se senti obligé de la prendre et il la passa à son doigt.

           - Maintenant, lui dit le vieil homme, pars vite sans perdre de temps!

           Godefroy, qui se sentait si bien en compagnie du lépreux et qui ne voulait plus se séparer de lui, lui fit cette réponse:

           - Non, monseigneur, j'aimerais rester auprès de vous. Je suis petit et maladroit, mais je peux vous aider. J'irai vous chercher des fruits et de l'eau. Je vous conduirai à travers les landes et les bruyères, je vous indiquerai les sentiers. Voilà qu'en me faisant don de cette bague vous m'avez considéré un peu comme votre fils. Laissez-moi alors partager votre route, vos peines et vos joies!

           Ces propos surent rejoindre le coeur du malade et soulevèrent en lui vive émotion. Mais, en le regardant bien dans les yeux, il déclara au garçon:

           - J'ai une longue route à faire. Maintenant que tu m'as donné à boire et à manger, je me sens beaucoup mieux. Je dois partir seul. Tel est mon destin! Je vais de ce pas en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Va ton chemin, mon enfant, et que Dieu te protège!

           Et il se leva:

           - Va, mon fils! Ta jeunesse est précieuse et sera plus utile aux tiens qu'à un vieillard solitaire, parvenu au crépuscule de sa vie. Tu as déjà beaucoup fait pour moi. Il se peut qu'un jour nous nous rencontrions de nouveau. D'ici là, puisses-tu être loyal, preux et compatissant et ne jamais renier la confiance que j'ai mise en toi.

           Ayant prononcé ces paroles, il reprit son bâton noueux et s'apprêta à partir. Se tournant vers Godefroy, il ajouta:

          Fais comme je t'ai dit. Va et que le ciel te protège.





Chapitre III


Le château du duc


           Godefroy remercia le lépreux et ce n'est pas sans regret qu'il se sépara de lui. Il reprit la route. Il se sentait le coeur léger malgré la faim qui le tenaillait. C'était l'été. Les arbres étaient en fleurs et les oiseaux chantaient et voltigeaient dans les rayons chauds du soleil. Il marcha sans arrêt pendant cinq heures avant d'arriver au château dont lui avait parlé le vieillard. C'était un château fort ancien, fier d'allure et beau d'aspect. Les murs étaient hauts et infranchissables, les fossés profonds et remplis d'eau. Des tours nombreuses et colossales s'élevaient de toute part comme de majestueuses sentinelles aux aguets. Comme il allait franchir le pont-levis, un garde habillé d'une cotte d'arme rouge recouverte de fleurs de lys l'interpella du haut de la muraille:

           - Qui va là!

           Et Godefroy, se souvenant de ce que lui avait dit le vieil homme malade, lui cria:

           - C'est Godefroy, le fils d'Édouard-le-lépreux!

À ces mots, le garde, stupéfait, descendit de son poste. Il s'approcha d'une guérite et demanda à deux soldats de s'emparer de Godefroy. Un appel de cor retentit au même moment dans tout le château. Des gens accouraient de partout. On leva la herse et on escorta l'enfant à travers de longs couloirs obscurs et on le jeta bientôt sur la paille humide d'un cachot. Une lourde porte se referma sur lui sans qu'il n'aie pu comprendre ce qui lui arrivait et sans qu'on lui eut donné loisir de s'expliquer. Godefroy fut plongé dans une profonde obscurité. Il songeait au lépreux et se demandait s'il avait bien fait d'agir comme il le lui avait conseillé.

           - Certes, se disait-il, mes frères ont bien raison de me traiter de "cervillon". J'ai agi trop à la légère en me fiant à un inconnu. Peut-être suis-je tombé dans un guet-apens? Si seulement Louis et Robert se trouvaient avec moi comme ils auraient tôt fait de me sortir de cette mésaventure.

           Ainsi réfléchissait et se tourmentait Godefroy. Les heures passèrent très longues avant que l'enfant ne succombe au sommeil. Il venait à peine de s'endormir qu'on le réveilla en le sommant de se lever. Des soldats le conduisirent, sans lui dire mot, jusque dans une grande pièce.

           Le garçon, quoique mort de peur, fut ébloui par la richesse et la splendeur de cette salle voûtée comme la coque d'un navire et recouverte de tapisseries somptueuses. C'était cour plénière, il le comprit vite et c'était bien lui que l'on s'apprêtait à juger. Tout au fond sur un trône de chêne admirablement sculpté siégeait sous un dais de soie d'or, une dame d'une merveilleuse beauté.

           De chaque côté du trône se tenaient de nombreux chevaliers et grande troupe d'écuyers. La dame fit signe aux soldats de faire avancer le garçon. Lorsqu'il fut au pied du trône, elle s'adressa à lui en ces termes:

           - Mon enfant, qui dis-tu que tu es?

           Godefroy répéta de nouveau la réponse qu'il avait faite au garde:

           - Je suis Godefroy de Berry, le fils d'Édouard-le-lépreux!

           On sentit que, dans la salle, un malaise et une forte indignation parcouraient l'assistance. Godefroy eut peur tout à coup qu'on ne le jette en prison de nouveau. Toutefois, la belle dame reprit la parole sans aucune colère:

           - Sache, mon enfant, que je suis l'épouse du duc Édouard de Berry et que mon fils unique est mort il y a déjà bien longtemps. Ne sais-tu pas qu'il est très vilain de mentir?

           Sans paraître honteux à la suite de ce reproche, Godefroy poursuivit avec un calme et une assurance qui surprirent toutes les personnes de haut parage qui étaient là rassemblées:

           - Très belle dame, je sais que sire Frédéric, votre fils, est mort à l'âge de trois ans. Je sais aussi qu'il était blond comme les blés et qu'il avait les yeux couleur de ciel. Croyez-moi, jamais je n'ai eu l'intention de vous mentir. Et jamais, de mon propre chef, je n'aurais osé évoquer la mort de votre fils qui vous fut si grande douleur!



           La ravissante duchesse parut très surprise par les propos de l'enfant. Comment lui, un bambin, comment lui, un étranger, pouvait-il savoir que son fils était mort? Et qu'il était mort à la fleur de l'âge? Et comment se faisait-il qu'il connaissait les couleurs des cheveux et des yeux de son petit garçon sans jamais l'avoir vu? Contenant son émotion, elle reprit:

           - Si tu sais tout cela, pourquoi alors te dis-tu le fils d'Édouard et nies-tu tenir des propos mensonger?

           Des centaines de regards se portèrent sur Godefroy avec curiosité et guettaient ses moindres réactions. Il se sentait observé de toute part mais n'en rougissait point. Alors, il raconta en détail comment il avait rencontré le lépreux et comment il lui avait donné à boire et à manger. Il rapporta chacune des paroles qui lui avait dites le vieillard et il montra à la duchesse la bague que celui-ci lui avait remise.

           Devant la sincérité du garçon, tous crurent en son récit et le félicitèrent de la sollicitude et du courage qu'il avait manifestée à l'égard du duc Édouard, le lépreux, leur souverain. La duchesse le fit venir tout près d'elle et, le prenant dans ses bras, elle lui expliqua que son mari, lors d'une lointaine croisade en Terre Sainte contre les Maures, avait contracté la lèpre. Se voyant atteint par cette terrible maladie, le duc avait quitté son château et ses biens, après la mort de son fils, pour parcourir la terre en faisant des pèlerinages dans les plus grands sanctuaires de la chrétienté.

           - Puisque mon mari, conclut la duchesse, t'a considéré comme son propre fils, tu seras désormais ici chez toi afin que sa volonté soit respectée.

           Ayant dit cela, elle appela des serviteurs pour que l'on apporte à Godefroy des habits richement brodés aux armes du château. On lui procura tout ce qui est indispensable à un gentilhomme. Dès ce jour, tous les membres de la noblesse et tous les gens du duché traitèrent le jeune garçon comme le fils même du duc Édouard de Berry.

           Godefroy fut nommé page à la cour de la duchesse. En même temps qu'on lui apprenait le métier des armes et l'équitation, des précepteurs lui enseignaient l'histoire des rois de France et de Navarre. Les Saintes Écritures, l'astrologie et toutes les sciences alors connues n'eurent bientôt plus de secrets pour lui. Il apprit à bien tirer de l'arbalète et on lui expliqua les us et coutumes que devaient connaître les enfants bien nés. Le garçon se montrait très intéressé et faisait, tant dans le maniement de la lance et de l'épée que dans la connaissance des sciences, des progrès remarquables. Il était avide de tout connaître et interrogeait sans cesse autant les écuyers que les savants sur leur savoir. Cependant, malgré tout cela, il était souvent rêveur et mélancolique.

           Six mois avaient passé déjà. La belle saison agonisait peu à peu dans les bras de l'hiver. Les arbres, couverts de givre, avaient vu partir les derniers oiseaux vers le sud. Un jour qu'il faisait lecture à sa mère adoptive, la duchesse de Berry, celle-ci remarqua qu'il était pensif et qu'un voile de tristesse assombrissait son front. Elle lui demanda:



           - Cher Godefroy, te voilà bien songeur et attristé. Est-ce que cette vie au château te rend malheureux ou te cause quelque souci pour que tu sois ainsi rempli d'abattement?

           - Oh non, mère, répondit Godefroy. Je suis heureux parmi vous et je vous suis reconnaissant pour l'affection que vous me témoignez et pour tous les soins que vous déployez pour faire de moi une personne bien instruite. Mais, las! au milieu de tant de richesses et de telle abondance, je ne puis m'empêcher de penser à mon pauvre père, l'humble berger, qui peut-être n'a pas à manger et à se vêtir à suffisance et qui doit se faire grand souci.

           La duchesse le contempla avec tendresse et lui dit:

           - Oh non, mère, répondit Godefroy. Je suis heureux parmi vous et je vous suis reconnaissant pour l'affection que vous me témoignez et pour tous les soins que vous déployez pour faire de moi une personne bien instruite. Mais, las! au milieu de tant de richesses et de telle abondance, je ne puis m'empêcher de penser à mon pauvre père, l'humble berger, qui peut-être n'a pas à manger et à se vêtir à suffisance et qui doit se faire grand souci.

           La duchesse le contempla avec tendresse et lui dit:

           - Tu es un bon fils et je te comprends, mon enfant. Après tout ce que tu m'a raconté de ton père, si brave et si honnête, et de tes frères qui ont décidé de partir avec courage, je suis bien aise que tu t'inquiètes au sujet de ton père. Je songeais moi-même à t'offrir à faire quelque chose pour lui. J'attendais que tu m'en parles pour ne pas t'offenser. Que dirais-tu si je lui envoyais quelques écus? Tout juste ce qui convient pour assurer sa subsistance sans faire offense à son humilité et à sa fierté. Ainsi, le retrouverais-tu en bonne santé quand tu iras le voir dans six mois. Car cela fera alors une année que tu l'auras quitté et tu lui a promis de retourner auprès de lui après un an de séparation.

           Le petit Godefroy ne put contenir sa joie et il se précipita aux pieds de la duchesse pour la remercier de si grande libéralité. À partir de ce jour, jamais plus on ne le revit triste ou songeur.



           Il déployait tant de zèle à l'équitation et dans le maniement des armes que lui, autrefois, si gauche et maladroit, était devenu l'un des meilleurs cavaliers parmi les jeunes nobles.

           De même, dans les sciences des astres et de l'histoire, il faisait de tels progrès que chacun pouvait apprécier sa vaste culture et l'intelligence de sa conversation. De plus, sa sollicitude le faisait remarquer de tous. Il n'y avait personne qui ne se louât de lui pour sa générosité. Il était prisé de tous, aussi bien des chevaliers que des paysans, aussi bien des riches que des pauvres, car il était accueillant, sage et de grande modestie.

           Les jours s'envolaient comme feuilles mortes à l'automne. Une grande année s'était bientôt écoulée depuis son arrivée au château. La saison où prés et champs refleurissent était revenue et amenait avec elle foison de geais et de rossignols. Un matin, Godefroy se présenta à la duchesse pour lui dire qu'il devait retourner en son pays:

           - Vous le savez, très gente dame, j'avais promis à mon père que je reviendrais auprès de lui après une année quoiqu'il advienne. Mes frères ont fait de même. Voilà que douze longs mois se sont succédés et il me tarde de voir mon vieux père pour l'embrasser. Mais je reviendrai, je vous l'assure, puisque mon coeur pour vous l'affection que l'on porte à une mère.

           La duchesse émue, mais cachant sa désolation, lui répondit:

           - Oui, mon enfant, tu as raison. Il te faut retourner vers les tiens. Ce n'est pas sans appréhension que je te vois partir car je t'aime aussi comme si tu étais mon propre fils. Tu le sais! Mais je suis certaine que tu reviendras bientôt. Avec toute ta famille. Comme cela, jamais plus tu n'auras à nous quitter, nous qui t'aimons avec tendresse. Et pour te montrer que désormais tu fais partie de la maison, demain mon oncle Charles, que l'on nomme le Prince Rouge, viendra pour te sacrer chevalier. Par cet acte, tu seras à jamais l'un des nôtres. Ce sera pour nous tous une raison grande fierté car la noblesse du coeur est qualité beaucoup plus précieuse et rare que celle du sang. À quoi sert-il d'être né de hautes gens si l'on ne cache dans son coeur que bassesses et tromperies? Toi, malgré ton humble origine, tu es l'honneur de la cour!

           C'est ainsi que s'exprima la duchesse et il fut fait comme elle l'avait dit. Le lendemain, après une nuit de méditation et de prières, Godefroy reçut l'adoubement du Prince Rouge et fut nommé chevalier au cours d'une somptueuse cérémonie. En lui faisant don d'une superbe épée à pommeau d'or, dont la lame était si fine que l'on en avait jamais vue de semblable, le Prince déclara:

           - Godefroy, te voici chevalier devant Dieu et devant les hommes. Il te faudra ta vie durant défendre les armes du duc de Berry avec prouesse et courage. Envers les faibles, les orphelins, les veuves et les déshérités, que ta main soit généreuse et largement ouverte. Cette épée devra sans relâche combattre toute félonie et trahison et se porter, sans hésitation, au secours du royaume et du duché si d'aventure quelqu'ennemi s'avisait de leur chercher querelle ou de leur faire la guerre. Puisses-tu toujours être un prud'homme en pensées, en dits et en faits!



           Puis on lui remit un magnifique haubert et une bannière où trois fleurs de lys étaient portraites en fil d'argent. Après de nombreuses réjouissances et des tournois dans lesquels Godefroy se signala par sa dextérité et sa bravoure, il fit ses adieux à la famille de Berry. Il partit, richement paré, sur le meilleur cheval de l'écurie de la duchesse. C'était un alezan du meilleur lignage que le duc Édouard-le-lépreux avait acheté pour son fils mort. Nul autre que Godefroy n'avait été jugé digne de le monter. Plein de reconnaissance, il quitta le château à grand déplaisir car il lui en coûtait de se séparer de tant d'êtres chers. Il piqua sa monture et se dirigea vers le petit village où devaient l'attendre, déjà, son père et ses frères.







Chapitre IV


Le berger en peine






Plus il s'approchait de chez lui, plus il sentait son coeur battre fort dans sa poitrine. Il avait une telle hâte de revoir son père et ses frères qu'il fit la longue route sans presque jamais s'arrêter. Après avoir galopé pendant trois jours et deux nuits, il arriva enfin sur la colline, en vue de la chaumière. Hélas! la pauvre maison était délabrée et tous les volets étaient clos. Ce que voyant, Godefroy fut saisi d'une grande frayeur.

           - Est-ce que le malheur a frappé ma famille? se demandait-il. Comment se faisait-il que personne ne soit là? Qu'est-il advenu de mon père et de mes frères? Toutes ces questions se pressaient dans son esprit et le remplissaient d'appréhension.

           C'est donc l'âme tourmentée par l'angoisse qu'il s'approcha de la maison où il était né. Il n'entendait aucun bruit. Tout semblait sans vie. Personne ne venait l'accueillir. Il frappa à plusieurs reprises à la porte sans obtenir de réponse. Il attendit un long moment. Comme il se désespérait, la porte tout à coup s'ouvrit. Alors il vit son père marcher vers lui et, après l'avoir reconnu, mettre ses bras à son cou et doucement l'enlacer.

           Ses yeux se mouillèrent de larme. Tout en le serrant avec tendresse dans ses bras et en l'embrassant, son père lui dit:



           - Oh, mon fils! C'est toi seul, le chérubin, qui me revient. Comme il me peinait de vivre en vous sachant si loin de moi en des pays inconnus. Je craignais de ne revoir aucun de mes enfants. Les routes sont si peu sûres que je vous imaginais déjà tous morts, victimes de guets-apens ou d'assauts, et je regrettais avec amertume d'avoir consenti à vous laisser partir. Mais voilà qu'avec ton arrivée l'espoir renaît en mon coeur. Comme te voici grand et bien vêtu, avec cotte et surcot comme un grand seigneur! C'est sans doute toi qui me faisait parvenir les écus qui mon permis de survivre, oh mon fils bien-aimé!



           Tout en parlant, le berger contemplait Godefroy avec surprise et ravissement de le voir si noblement habillé. Celui-ci était rassuré et ne se tenait plus de joie en présence de son père car il avait craint un moment qu'i ne soit mort pendant son absence. Il lui déclara:

           - Non, mon père, ce n'est pas moi qui t'ai fait envoyer cet argent mais une très généreuse dame qui m'a hébergé pendant toute cette année et qui m'a protégé comme si j'étais son propre fils. Je te trouve bien portant, père, et tu m'en vois réjoui. Je pense que grâce à la prodigalité de la duchesse de Berry, qui fut pour moi mère douce et tendre, tu as pu te nourrir à convenance pendant cette dure période de disette.

           - Oui, mon fils! Mais c'était plus qu'il n'en fallait pour un pauvre homme. Et, baissant les yeux, comme pour s'excuser, le berger ajouta:

           - Tu sais, à mon âge, on n'a plus beaucoup d'appétit. Aussi, j'avais trop de deniers pour mes propres besoins et j'ai distribué le reste aux gens du village qui eurent, comme moi, à supporter, tu le sais, dure famine!

           Et Godefroy savait que son père avait dû même se priver pour partager avec les autres et il approuva ce geste. Comme son père lui demandait ce qu'il lui était advenu durant tout ce temps, il lui décrivit ce qu'avait été sa vie pendant. Il lui raconta comment il avait été reçu au château de la duchesse à la suite de sa rencontre avec le lépreux et comment il avait été sacré chevalier. Son père, content à souhait de tout ce qui lui était arrivé, le félicita avec beaucoup de chaleur. Cependant, l'inquiétude le tourmentait à cause de Louis et de Robert dont il n'avait aucune nouvelle et il en fit part à Godefroy:

           - Hélas! Godefroy, je ne sais où sont tes frères et j'ai bien peur qu'il ne leur soit arrivé malheur. Mais peut-être seront-ils là d'ici quelques jours!

           Godefroy tenta d'apaiser ses craintes:

           - Mon père, ne sois pas en mal pour eux. Il est vain de se mettre martel en tête. Puisque tu es vivant et bien portant, j'en suis tout heureux! Attendons deux semaines et s'ils ne sont pas revenus, j'irai à leur recherche et je te promets de les ramener sains et saufs. Je suis certain qu'ils sont encore vivants. Jamais plus, nous n'aurons, ensuite, à nous séparer de nouveau.

           Ces paroles rassurèrent le vieil homme qui était très inquiet au sujet de ces deux autres fils. Pendant deux semaines, Godefroy s'occupa de son père. Il cacha au grenier ses beaux vêtements et reprit ses haillons de paysan.



           Il remplaça le vieillard comme berger afin de lui permettre de se reposer. Il répara le toit de chaume qui coulait en plusieurs endroits et il fit tous les travaux de jardinage. Quinze jours s'enfuirent un à un comme bel oiseau sans qu'aucun de ses frères n'ait donné signe de vie. Godefroy décida donc d'aller à leur recherche. Il se leva matin, au chant clair du rossignol, se vêtit de sa parure de chevalier et apprêta son cheval. Lorsque le destrier fut sellé et bridé, il se sépara de nouveau de son père après avoir prononcé des paroles réconfortantes qui semèrent en son coeur bonne espérance. Sans plus attendre, il partit à vive allure vers le nord-ouest, direction qu'avait prise Louis, son frère aîné, lorsqu'il avait quitté la famille plus d'un an auparavant.





Chapitre V


La ruse du vicomte


           Tant chevaucha Godefroy à travers landes et forêts qu'il parvint dans une région fort éloignée qui lui était encore inconnue. La famine semblait avoir épargné cette contrée où moissons et fruits croissaient en abondance. Les monts et les vallées étaient couvertes de vignes qui descendaient jusqu'au grand fleuve qui sillonnait cette région.

           À tous les villages qu'il traversait, il s'informait auprès des gens qu'il rencontrait dans l'espoir de découvrir quelqu'un qui puisse le renseigner sur son frère. Partout on faisait bon accueil au chevalier mais nul ne connaissait Louis, le fils du berger. Après plusieurs semaines de recherches infructueuses, il arriva au château du vicomte de Montclair, connu pour son intelligence et son esprit rusé. Comme Godefroy était chevalier et qu'il portait les armes du duc de Berry, il fut reçu avec les égards et le faste dus à son rang. On l'hébergea richement. On lui fit une grande fête et on festoya en son honneur jusque très tard dans la nuit, car on menait joyeuse vie au palais du vicomte.

           Au cours du banquet, Godefroy à tout hasard demanda à son hôte s'il n'avait pas entendu parler d'un homme nommé Louis, fils du berger, doté d'une force herculéenne. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque le vicomte, qui venait d'engloutir une énorme cuisse de dinde, lui avoua connaître cet homme:

           - Louis, le fils du berger, dites-vous? Bien sûr que j'en ai entendu parler. Et bien plus! puisqu'il est à mon service depuis plus d'un an.

           Et en disant cela, le vicomte éclata de rire si fort que tous les carreaux et les verrières en tremblèrent. L'écho de sa voix sonore se répercuta partout dans les pièces du château. Sous l'effet du rire, son énorme panse hoquetait et sautillait avec nervosité. Le vicomte, pour se remettre de ses émotions, avala d'un trait une rasade de vin qui eu enivré toute une troupe de vaillants soldats. Après quoi, il s'esclaffa de plus belle. Le gros homme ne s'apaisa que le temps d'engouffrer un filet de chevreuil. C'était miracle de voir si grosse bouchée disparaître aussi allègrement! Une sauce, épicée à l'ail et aux plus fines herbes, dégoulinait sur ses bajoues. Comme Godefroy le considérait avec étonnement, il s'essuya avec le revers de sa manche et reprit son récit non sans avoir, auparavant, endeuillé une pleine carafe de vin. Puis, il continua:

           - Oui, je le connais très bien! Un jour, il s'est présenté chez moi et m'a demandé du travail. Il m'a raconté qu'en son pays sévissait la famine. Comme il était fort et robuste, j'ai tout de suite pensé qu'un tel homme serait d'un grand secours et que ce serait un immense avantage de l'attacher à mon service. On m'avait parlé de sa force exceptionnelle. De mes gens l'avaient même vu soulever sur ses épaules un boeuf qui s'était affaissé sous le joug et me vantèrent ses exploits.

           Pour pouvoir le garder le plus longtemps possible auprès de moi, car ici les gens sont maigres comme des échalas et plus fainéants qu'escargots, je lui ai expliqué que j'aurais du travail pour lui mais à la condition qu'il me promette sur son honneur, lorsqu'il voudrait me quitter, de nettoyer en un seul jour ma porcherie.

           De nouveau, le gras seigneur qui, lui, n'avait rien d'un échalas, se remit à ricaner, et l'hilarité gagna tous les convives. Seul Godefroy ne trouvait pas qu'il y avait là matière à plaisanterie et il demanda au vicomte ce qu'il y avait de si drôle en la situation.

           - Sans doute, s'inquiéta-t-il, que le fort ouvrier avait nettoyé la porcherie et s'en était allé. Le vicomte lui répliqua:

           - Que non! Que non! Vous me connaissez mal, monseigneur Godefroy.

           Le gros homme profita de ce que le jeune chevalier était suspendu à ses lèvres pour le faire languir. Il s'interrompit et saisit sur la table un pâté de volailles qui semblait énorme dans le plateau mais qui parut bientôt misérable dans la bouche du mastodonte. Le temps de diluer le tout avec une nouvelle carafe de vin et le vicomte reprit:

           - Vous pensez bien, messire chevalier, que je n'allais pas me séparer d'un homme d'une telle force et si ardent à la besogne. Comme il m'a promis de ne point partir avant d'avoir en une fois nettoyé la porcherie, il sera ici aussi longtemps que Dieu lui prêtera vie car il n'a pas encore réussi à terminer cet ouvrage en un seul jour. L'étable, où sont tous mes porcs, est si vaste qu'un seul homme ne peut en venir à bout en une journée. Il y faudrait trois ouvriers pour parachever tel travail car les porcs salissent pendant la nuit la partie qui a été nettoyée le jour et tout est à refaire de nouveau le lendemain. Ah, ces porcs! ce qu'ils peuvent être cochons!

           Et la bedaine du vicomte se remit à trembler et à sautiller. Il se dilatait joyeusement la rate et son visage écarlate semblait prêt à éclater. Tous les convives se tordaient et se gondolaient à qui mieux mieux. Et le jovial hôte de poursuive:

           - Ainsi, je me suis assuré, par la ruse, de l'aide du meilleur ouvrier du royaume. Mais pourquoi, chevalier, vous intéressez-vous de si près à ce Louis, fils du berger?

           - Oh, que par curiosité, répondit Godefroy. Des villageois m'avaient parlé de sa force et je voulais savoir de quoi il en retournait.

           Godefroy, pensif, cachait son amertume à la suite de tout ce qu'avait dit le vicomte au sujet de son frère. Il se rendait compte que la ruse était une arme bien redoutable pour qui savait la manier à mauvais escient. Ainsi, ce corpulent seigneur s'était acquis les services de son frère en lui faisant faire un promesse qu'il savait impossible à tenir. Il avait profité du désarroi du jeune berger, en quête de travail, pour l'exploiter à son profit. Godefroy était déconcerté face au sort de Louis. Mais il ne fit pas montre de son indignation et n'avoua pas au vicomte de Montclair que Louis était son frère. Il se contenta de lui dire:

           - Ce fut là, sire vicomte, une très grande ruse de votre part. Ne croyez-vous pas que, parfois, qui ruse souvent abuse?

           À ces mots, le vicomte dont l'esprit était trop réjoui par les vapeurs du doux fruits de la vigne pour y voir le reproche voilé que lui adressait Godefroy, riposta en s'ébaudissant:

           - On n'abuse que des buses! Vous l'apprendrez en vieillissant!

           Trouvant son calembour de fort bon aloi, il se tapait sur les cuisses et n'en finissait pas de glousser. Il déclara au naïf chevalier, d'un ton débonnaire et plein de jubilation:

           - Oh, sire de Berry, ne vous laissez pas attendrir par votre jeune âge. L'avenir appartient aux audacieux. Depuis l'origine du monde, qui se perd dans la nuit des temps, c'est l'intelligence qui mène les hommes. C'est elle qui a toujours été mère du progrès et qui présida à toute trouvaille surgie de l'esprit créatif de l'être humain. La ruse est forme d'intelligence. À la base des plus grandes inventions, vous n'y trouverez point toujours les meilleures intentions. Qui sait? Peut-être que la roue, après tout, ne fut la découverte que d'un fieffé paresseux plein d'astuce et de ruse!

           De nouveau, le bruit en cascades de son rire ébranla les murs du château. Tout le monde autour de la table s'esclaffait et faisait écho à la voix tonitruante de sa seigneurie. Godefroy profita d'un moment de répit, quand il cessa de rire pour avaler presque tout rond une truite qui paraissait géante, pour lui dire:

           - De toute façon, j'espère que j'aurai l'occasion et l'honneur de visiter si grande porcherie et de rencontrer ce serviteur d'une telle force et qui vous l'entretient de si belle façon!

           Pendant qu'il parlait ainsi, des marmitons apportaient des plats aux fumets exquis alors que des échansons se pressaient autour de la table pour remplir coupes et carafes de vins des meilleurs crus. Le vicomte humait les fines arômes de chaque plat et salivait à chaque odeur. Il trempait ses doigts ici et là, sans vergogne, pour goûter les sauces et c'est de façon distraite qu'il déclara à Godefroy:



           - Bien volontiers, chevalier! Demain, je vous ferai faire le tour de mon domaine. Vous aurez l'opportunité de juger vous-même de la propreté de la porcherie qu'entretient si bien mon serf.

           Sur ces paroles, Godefroy demanda à prendre courtoisement congé de lui car le long voyage l'avait beaucoup épuisé. Il gagna aussitôt sa chambre. Cependant, malgré la fatigue de la route, il ne put fermer l'oeil de la nuit.

           Il songeait à son pauvre frère qui travaillait si durement pour un seigneur qui l'exploitait sans scrupules. Il était fort affligé d'avoir entendu si amères et douloureuses paroles au sujet du sort de Louis. Il se promit qu'il ne quitterait pas le château sans l'avoir fait libérer.

           - Rira bien qui rira le dernier, se disait-il en lui-même.

           Au petit matin, après avoir déjeuné copieusement, le vicomte vint quérir Godefroy pour lui faire montre de sa propriété et de ses multiples dépendances. Le vicomte avait, en effet, un fort beau domaine. Il y cultivait la vigne et c'était beauté de voir les ceps s'épanouir sur le flanc des collines, que le soleil arrosait avec grande générosité. Des arbres fruitiers de plusieurs centaines d'espèces différentes y étaient plantés. Tout en devisant, ils étaient parvenus à la porcherie. De toutes ses possessions c'était celle qui donnait le plus de fierté au maître de céans. Et à juste titre car cette porcherie était l'une des plus belles et de mieux aménagées du pays. Aux dires de certaines gens, elle dépassait même en importance celle du roi qui, ajoutait-on, en prenait même ombrage.

           Il faut convenir que quiconque la voyait en était fort impressionné. Son large toit en ogives, que soutenaient plusieurs rangées de colonnes trapues, faisaient penser à une vaste crypte de cathédrale. Des centaines d'enclos séparaient des milliers de porcs. Tous étaient dodus et bien gras et avaient, avec le vicomte, un air de famille. En les examinant, on ne s'étonnait plus que la table de ce dernier fut, à des lieux à la ronde, réputée comme celle où l'on dégustait les meilleurs jambons. Le gros ventre du vicomte témoignait à lui seul de la qualité de la chair que lui procuraient ses bêtes. Le seigneur de Montclair considérait son bétail avec l'oeil averti d'un fin gourmet. Les porcelets, surtout, lui mettaient l'eau à la bouche et d'une main experte il palpait leurs flancs bien fermes. Il les imaginait déjà grillant et rôtissant lentement sur les broches de sa large cheminée. Tout en discutant, ils parcouraient ensemble les grandes allées qui sillonnaient l'étable.

           Tout à coup, Godefroy aperçut un grand homme maigre qui suait à grosses gouttes en nettoyant le plancher de la porcherie. Il le regarda avec attention et, tout en reconnaissant son frère, il ne parvenait pas à croire que celui-ci, jadis si robuste et si fort, ait pu maigrir à ce point. Il en demeura interdit. Son coeur était triste et consterné.

           Pendant un moment, il resta muet d'étonnement. Le vicomte le tira de ses sombres pensées en lui disant:

           - Voilà l'homme dont je vous ai parlé. Il travaille comme un forçat sans mot dire et ne se repose presque jamais tant il oeuvre avec conscience. Voyez comme ici tout est propre et bien tenu. Qu'en pensez-vous? Je suis certain que nulle part ailleurs vous ne trouvez porcherie comparable à la mienne!



           - Je n'en doute point! répondit Godefroy, qui cachait son trouble. Elle est magnifique et il n'y a pas de doute que nulle autre ne peut l'égaler!

           Le vicomte fut bien aise d'entendre de tels compliment. D'ailleurs tous ceux qui la visitaient n'en parlait qu'avec éloges. Il prit Godefroy par le bras et lui dit:

           - Si vous n'y voyez pas d'objections, sire de Berry, je vais vous laisser aller seul afin que vous puissiez tout à loisir en faire le tour. Quant à moi, je vous demande de bien vouloir m'excuser de ne pouvoir davantage vous tenir compagnie mais je dois m'occuper de mes serfs qui me causent, en ce moment, beaucoup de soucis. Ces gens sont fainéants et tout leur est prétexte à paresse. Il faut les surveiller sans cesse et être vigilant car sitôt que l'on tourne le dos les voilà qui en profitent pour s'endormir à l'ombre de quelque platane ou pour retrousser les jupes d'une servante!

           À quoi Godefroy rétorqua:

           - Mais oui, faites seulement, monseigneur! Ne vous inquiétez pas pour moi! Je vous rejoindrai tout à l'heure. Ce bâtiment me parait de si grand intérêt que j'en ferai volontiers la visite en ses moindres recoins.





Chapitre VI


Ruse pour ruse


           Dès que le vicomte de Montclair s'en fut vaquer à ses occupations, Godefroy se dirigea vers son frère. Celui-ci se retourna à son approche et le considéra sans, toutefois, le reconnaître en ses beaux atours de chevalier. Godefroy, s'approcha et l'interpella:

           - Mon brave ami, voilà un travail bien harassant qui vous incombe! Je me suis laissé dire que chaque jour vous deviez recommencer, comme Sisyphe, cette pénible besogne. Ne voulez-vous pas vous arrêter un moment pour prendre quelque repos?

           Louis, surpris, lui répondit:

           - Noble chevalier, certes j'ai grande fatigue mais je ne puis me permettre quelque répit car j'ai toute la porcherie à nettoyer avant la fin du jour. Voilà un an que j'essaie en vain d'y parvenir. Je sais que c'est là tâche impossible à accomplir. Les porcs auront de nouveau tout souillé avant que je n'aie achevé le nettoiement de l'étable. Et il me faudra recommencer. Pourtant, je ne perds pas espoir de découvrir quelque moyen pour parvenir à faire en une seule journée ce vaste bâtiment car je veux retourner auprès de mon vieux père qui, dans son lointain hameau, doit se faire grand souci à mon sujet.

           Godefroy avoua à Louis qu'il connaissait la supercherie qu'avait utilisée le sire de Montclair pour l'avoir à son emploi. Louis se sentant en confiance poursuivit:

           - Hélas! chevalier, je ne vois pas encore comment il me faudra m'y prendre pour venir à bout de ce dilemme car il m'est défendu de sortir les porcs de l'étable. Comment voulez-vous, dans ces conditions, tenir un tel espace propre avec toutes ces bêtes qui y circulent? Si seulement mon maître m'autorisait à évacuer la soue de ses habitants, il serait alors imaginable de parachever en une seule fois ce travail!

           Le chevalier, qui comprenait l'absurdité de cette situation et qui mesurait la malhonnêteté du vicomte, lui proposa:

           - Ne pourrais-je alors vous aider?

           Louis, stupéfait, répliqua aussitôt:

           - Vous n'y pensez pas! C'est là ouvrage bas et malpropre qui ne sied pas à un chevalier!

           Godefroy, qui ne pouvait plus attendre, se fit reconnaître:

           - Si ce travail convient à mon frère, je ne vois pas, cher Louis, pourquoi Godefroy craindrait de se salir en y donnant un coup de main!

           À ces mot, Louis, qui n'en croyait pas ses yeux, le reconnut. Et tous deux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Ils versaient des larmes de joie. Dans leur hâte à tout se raconter, ils parlaient en même temps, se narrant leurs aventures et leurs déboires, s'interrompant l'un l'autre à tout bout de champ. C'était pour eux d'heureuses retrouvailles. Le cadet relata à Louis les péripéties de sa vie depuis qu'ils avaient dus se séparer à cause de la famine. Il lui rapporta sa rencontre fortuite avec le duc Édouard-le-lépreux puis lui décrivit ce qu'avait été son existence au château. Louis en était rempli d'admiration. Ils bavardèrent ainsi une longue heure.



           À la fin, Godefroy craignit que le vicomte ne survienne ou ne s'inquiète de ne pas le revoir paraître et il dut écourter leur entretien. Il recommanda à son aîné d'être prudent et de ne pas dévoiler le doux lien de parenté qui les unissait:

           - Fais attention, Louis, le seigneur de Montclair peut revenir d'un moment à l'autre. Ce pacte est odieux qui te lie à cet infâme personnage. Parce que tu étais d'une force inaccoutumée il a fait de toi son esclave. Sur cette terre, il y aura toujours des hommes sans scrupule ni vergogne qui chercheront, par tous les moyens, à exploiter les autres à leur profit. Je vais tenter de t'aider et bientôt tu seras libre. À nous deux, nous réussirons à te sortir de cette impasse. Pour le moment, il faut agir vite! Est-ce que tu pourrais mettre tout le troupeau, en plaçant plusieurs bêtes ensemble dans chaque enclos, dans la moitié de l'étable? Malgré ta grande lassitude essaie aujourd'hui de nettoyer à fond, de cette manière, une partie de la porcherie.

           Louis, ne comprenant pas très bien où son jeune frère voulait en venir mais, surpris de sa détermination, lui affirma:

           - Bien sûr que je puis faire, bien que ce sera pénible, ce que tu me demande. Mais, ensuite, pour décrasser l'autre moitié de la soue il me faudra déplacer tout le bétail dans les enclos propres. Tout sera à refaire et je ne serai pas plus avancé qu'auparavant car le vicomte m'interdit, comme je te l'ai dit, de laisser les porcs sortir car ils iraient errer dans ses champs et il a peur qu'ils ne piétinent ses vignes et ses récoltes. Je ne puis donc pas me débarrasser d'eux!

           Godefroy eut tôt fait de le rassurer:

           - Nous y arriverons. Le vicomte n'aura pas à se plaindre du fait que ses bêtes auront fait quelque dommage à son domaine ou à ses cultures. Fais comme je t'ai dit! Place tout le bétail dans une partie de l'étable et lave l'autre. Ensuite, à la tombée de la nuit, attends moi et je reviendrai te rejoindre. Nous trouverons une solution pour que demain toute la porcherie soit propre. De cette façon, ton maître sera obligé de tenir parole et de te libérer.

           Sans trop comprendre, Louis promit de vite se mettre au travail et, sur ces propos encourageants, ils durent se quitter. Louis avait le coeur tout ensoleillé d'avoir revu son jeune frère et de savoir son père vivant et en bonne santé. L'absence de Robert, seul, assombrissait ses pensées. Il faisait confiance en Godefroy qui montrait tant d'assurance. Il procéda comme il le lui avait conseillé de faire. Il rassembla tous les porcs dans un coin de l'immense bâtiment en les mettant à deux ou trois par enclos. Ils grognaient comme si on les égorgeaient mais il n'en avait cure. Après quoi, il lava à grande eau le plancher et les espaces ainsi libérés. Tant il travailla avec vaillance et acharnement qu'il parvint à terminer la besogne que Godefroy lui avait assignée. À la nuit venue, il attendit son jeune frère. Celui-ci ne tarda pas à réapparaître, dès qu'il fut assez tard et que les habitants du château furent tous endormis.

           À son arrivée, Louis fut tout heureux d'annoncer à Godefroy qu'il avait pu nettoyer la moitié de l'étable. Godefroy en fut ravi et lui expliqua le stratagème qu'il avait imaginé pour déjouer la ruse du vicomte:

           - Louis, j'ai médité longuement le moyen de t'aider. Ton maître t'a fait promettre de nettoyer sa porcherie. Il n'a spécifié aucune autre condition si ce n'est celle de prendre garde à ce que les bêtes ne piétinent ses vignes et les moissons. C'était là prétexte pour t'empêcher de sortir le bétail de la porcherie car il se doutait bien qu'avec ton endurance et ta grande force tu parviendrais à laver tout le bâtiment en une seule journée s'il t'avait laissé la possibilité de le dégager de ses porcs. Cela fait, il aurait dû te laisser partir. Voilà donc ce que nous allons faire. En sortant du château, j'ai pris garde de laisser ouvertes les portes de la grande salle d'armes. Avec ces draps que j'ai rapportés, nous allons tailler de fines lisières pour ficeler les groins des cochons. Muselés de belle façon ils ne pourront pas grogner trop fort et ameuter les gardiens et les soldats. D'ailleurs ceux-ci dorment à poings fermés. Pendant le repas, ils se sont enivrés à excès et cuvent maintenant paisiblement leur vin. Nous transporterons les porcs et nous les enfermerons dans la salle d'armes pour la nuit. Après, nous laverons tous les deux la moitié de la porcherie qui n'est pas encore faite. Au lever du jour, le vicomte trouvera ses bêtes dans son château. Mais l'étable sera plus nette que parvis de cathédrale un jour de fête et il sera bien obligé de se départir de toi comme cela a été convenu entre vous. Si le vicomte t'a trompé par la ruse, nous n'aurons fait que lui remettre la monnaie de sa pièce!

           Mais Louis manifesta sa crainte de provoquer la vengeance du vicomte:

           - Mais mon maître sera tellement en colère qu'il risque de me faire occire sur le champ sans autres formes de procès!

           Godefroy calma tout de suite ses appréhension:

           - Ne crains rien. C'est par tromperie qu'il t'oblige depuis un an à entretenir sa porcherie. Il t'a fait plus de tort que tu ne puisses lui en faire. Jamais il ne t'a interdit de mettre à dormir ses pourceaux dans la salle d'armes. Il est assez intelligent pour comprendre le geste que nous allons poser et il reconnaîtra son erreur. Il m'a lui-même l'autre soir fait l'apologie de la ruse et il lui serait difficile de se dédire. En agissant comme nous le faisons, nous employons la ruse tout comme lui-même l'a fait envers toi!

           Louis accepta le plan de son frère cadet. Sans plus perdre de temps, ils se mirent hardiment à la tâche et, après avoir découpé les draps en fins lambeaux ils muselèrent les centaines de porcs. À la suite de quoi, ils transportèrent tout le troupeau dans la salle d'armes. Ils déménagèrent les bêtes plusieurs à la fois. Louis choisissait les plus lourdes. Il en soulevait deux de terre et les mettaient sur ses épaules et les tenait solidement par les pattes. C'était merveille de le voir marcher sans ployer sous si pesants fardeaux. Il portait les gorets et les truies comme s'ils eussent été aussi légers que bottes de foin. Jamais être humain, de mémoire d'homme, n'avait accompli pareil prodige. Godefroy en était lui-même stupéfait, lui qui pourtant connaissait la force incomparable de son aîné. Quant à lui, ils s'occupait des dizaines de porcelets qu'il empoignait à deux ou trois selon leur âge, car il était loin d'avoir la vigueur de Louis. Une grande partie de la nuit, ils déplacèrent ainsi le troupeau. Lorsque ce fut enfin fait, ils se mirent à nettoyer le reste de l'étable. Le travail fut long et pénible. Peu de temps avant que ne viennent poindre à l'horizon les premières lueurs de l'aube, la porcherie toute entière était d'une propreté sans égal. Aucun homme n'avait en toute sa vie vu soue plus reluisante. Avant que les gens ne se réveillent, Godefroy, fourbu et harassé, se sépara de Louis pour regagner discrètement, enveloppé par les dernières ombres de la nuit, sa chambre au château.

           Il n'était couché que depuis peu de temps, quand il fut réveillé par les hurlement de vicomte de Montclair. Celui-ci venait de pénétrer dans la grande salle où, pour une nuit, ses porcs avaient été logés comme des hôtes de marque et où ils menaient un fameux bal. Godefroy s'habilla avec rapidité et accourut auprès du vicomte qui criait d'indignation et qui donnait des ordres pour que des soldats aillent chercher tout de suite le porcher.

           - Je le ferai pendre, je le ferai pendre! répétait-il dans sa colère.

           Il allait et venait en vociférant comme un forcené. Il semblait à ce point déchaîné que Godefroy eut peur tout à coup de ne pouvoir apaiser son courroux.

           Dans la salle, c'était un tollé général. On se serait cru à la foire d'empoigne. Les cochons couraient en tous sens et se butaient les uns contre les autres. Plus le vicomte criait plus les bêtes s'affolaient. Certaines essayaient de se libérer avec leurs pattes de leur bâillon et roulaient sur le sol. D'autres tournaient en rond ne sachant que faire. Ils avaient l'air tout éberlué de se retrouver en si bel endroit. Godefroy se dirigea vers le gros vicomte qui continuait à hurler à s'en défoncer les tympans et lui demanda:

           - Que se passe-t-il, sire! Voilà un bien étrange spectacle! C'est, je vous l'assure, la première fois que je vois une salle d'armes servir de porcherie! Et qui plus est, les porcs qui y on établi demeure semblent avoir pendu la crémaillère de bien joyeuse manière, puisqu'on les surprend au beau milieu d'un bal masqué!

           La bonne humeur de Godefroy sembla calmer la colère du vicomte. Celui-ci lui confia:

           - C'est sans aucun doute là une vilaine farce que m'a faite mon porcher. Je crois qu'il se repentira amèrement de sa déloyauté à mon égard et il n'aura pas le temps de se repentir qu'il pendra déjà au bout d'une corde à un chaîne bien solide!

           Mais Godefroy intervint aussitôt pour l'empêcher de ruminer quelque vengeance que ce soit en le ramenant à la réalité des choses:

           - Monseigneur, il n'y a pas eu là, j'en suis convaincu, déloyauté de la part de votre serviteur qui, depuis plus d'un an, travaille à votre service. Hier encore, vous me vantiez ses mérites! Si j'ai souvenance de tout ce que vous m'avez confié c'était plutôt, ne vous en déplaise, votre ruse qui fut envers lui vilenie. Je crois que votre vaillant serviteur a trouvé enfin le moyen de tenir sa promesse. Il a placé ici tout le bétail sans doute parce qu'il voulait remplir envers vous ses obligations. Par votre ruse vous ne lui donniez guère d'autres choix pour lui procurer l'occasion de nettoyer en une seule fois votre étable. C'est par ruse que vous aviez fait de lui votre esclave, c'est par ruse qu'il a tenté de s'affranchir. Il s'est montré plus fin renard que vous et je dois admettre qu'il a agi avec beaucoup de courage pour mettre sa vie au péril de votre courroux. Peu d'hommes, à ma connaissance, auraient osé, même en étant dans son droit, s'exposer ainsi à votre colère.

           Le vicomte écoutait avec attention le jeune chevalier et demeurait coi. Ce qu'il venait d'entendre lui semblait fort sensé. Un long moment il resta silencieux. Et, subitement, devant le spectacle de ses porcs qui le regardaient avec leurs petits yeux roses et leur museau ficelé comme du boudin, il éclata de rire. Il riait si fort que des gens, ameutés, venaient de partout croyant qu'il avait perdu la raison. Même ses pourceaux le considéraient d'un air penaud et ahuri croyant le temps venus pour eux d'être transformés en jambonneaux ou en saucisses. Il y eut bientôt grand attroupement de soldats, d'écuyers et de gens de haut lignage. Tous les arrivants le regardaient avec stupéfaction, ne sachant s'il était gai ou fou, et se demandaient s'il fallait rire ou pleurer. À la fin, le vicomte reprit son souffle et dit:



           - Vous avez raison, Godefroy! Voilà un homme qui ne manque pas d'audace et de courage. Ce bougre s'est montré plus astucieux que moi. Il a bien fait, pardi! Il est vrai que je ne lui laissais point d'autres solutions. J'ai été malhonnête envers lui et il me l'a bien fait voir. C'est pour moi une bonne leçon!

           Se tournant vers un garde, il lui ordonna: Qu'on fasse venir sur le champ ce porcher! Puis s'adressant à la foule de gens qui se pressaient de toute part il déclara:

           - Eh bien! bonnes gens, je parie qu'en toute votre vie vous n'avez vu pareille mascarade! Que cela nous mette en liesse et que les bons tonneaux sachent étancher notre soif!

           Alors, tous ceux qui étaient présents partagèrent l'hilarité du vicomte et s'égayèrent à la vue des porcs qui se conduisaient comme de véritables cochons dans ce lieu d'habitude si austères. Après un moment, Louis arriva escorté par de nombreux soldats. Ses yeux étaient hagards et il tremblait de tous ses membres car il pensait sa dernière heure venue. En effet, on lui avait dit le vicomte furieux. Il se jeta aux pieds de son maître en lui disant:

           - Noble sire, ayez pitié de moi! Depuis plus d'un an j'ai été loyal envers vous et je n'ai pas ménagé ma peine pour vous donner satisfaction. Vous m'aviez fait promettre de ne quitter votre service qu'une fois l'étable propre. Vous saviez que c'était là chose impossible à accomplir. Or, voilà que c'est besogne terminée. J'ai dû me résoudre à user de ce stratagème, car il me presse de retourner auprès de mon père qui est fort avancé en âge. Il me faut à tout prix retourner en mon pays. La porcherie est plus propre qu'un écu nouvellement frappé.



           J'ai rempli mes obligations envers vous et, en conséquence, je vous prie de me laisser partir.

           Le gros homme s'approcha de Louis et mit sa main sur son épaule, en signe de bienveillance, en lui disant:

           - Oui, tu t'es assez dévoué pour moi. En retour, j'ai été mauvais seigneur en abusant de toi. Par ton agir, tu m'as montré mon erreur. Tiens! prends cette bourse d'écus d'or et pardonne-moi le mal que je t'ai fait. Tu es libre. Jamais je ne trouverai serviteur aussi consciencieux à la tâche que toi. Si, plus tard, il arrive qu'il te faille trouver du travail parce que la famine se sera de nouveau abattue sur ta région, tu pourras toujours revenir en mon château et je te ferai majordome. Je me suis comporté en égoïste en ne voulant tirer de ta force que mon seul profit. Puisses-tu ne point m'en garder rancune!

           Louis, tout confus, remercia le vicomte. Godefroy félicita le seigneur de Montclair pour l'humilité avec laquelle il reconnaissait sa faute. Louis s'apprêta à retourner chez lui et le vicomte le festoya avant qu'il ne prenne la route.

           Godefroy put ainsi s'entretenir avec Louis car il n'avait pas révélé au vicomte qu'ils étaient frères. Quand ils furent seuls tous les deux, Godefroy recommanda à son aîné de bien prendre soin de leur père et de l'attendre à la chaumière pendant qu'il irait à la recherche de Robert.

           Le soir même, Louis quitta le château sur un destrier harnaché de neuf dont lui avait fait cadeau le vicomte. Il retourna bride et tira ses rênes. À vive allure il chevaucha vers la maison de son père. Le lendemain, dès la première heure du jour, Godefroy fit seller son cheval et il se dirigea vers l'est: direction qu'avait prise Robert, un an auparavant, lorsqu'il avait quitté la maison paternelle.





Chapitre VII


Le musicien voleur


           Godefroy galopa pendant plus de deux semaines vers l'Orient sans recueillir aucune information au sujet de son frère. Il avait atteint une contrée dont l'existence ne lui était connue que par les récits qu'en avaient faits les voyageurs. Comme dans son pays, la famine accomplissait là de tristes ravages. Les champs étaient déserts, les arbres sans fruit, ni chant, ni oiseau. Le bétail était rare et maigriot. Sur son passage, des mendiants et des enfants déguenillés lui demandaient l'aumône et le chevalier ouvrait avec largesse sa main pour donner quelques deniers aux plus miséreux. En même temps, il s'informait auprès des villageois. Personne n'avait entendu parler de Robert, le fils du berger.

           Continuant sa route, il fut surpris, un soir, par un violent orage. Le ciel était en furie et la pluie tombait tant et tant que l'on pouvait boire debout. Si bien que le jeune chevalier dut se réfugier dans l'auberge d'un hameau isolé. Après s'être reposé et restauré, il aperçut un paysan qui était attablé et qui, esseulé, buvait du bon vin du pays sans sembler se rassasier. Godefroy alla vers lui dans le but de l'interroger. L'homme avait le coeur en fête et, lorsqu'il vit Godefroy s'approcher, il le reçut avec gaieté:

           - Assoyez-vous, noble sire, et venez trinquer joyeusement!

           Il commanda à l'aubergiste une coupe puis versa à boire à Godefroy:

           - Buvez, noble voyageur! Et, choquant sa coupe contre celle de Godefroy, il ajouta riant: Bénie soit la vache qui donne du si bon lait!

           Le chevalier était heureux de tenir compagnie à cet homme rieur et simple et il discuta un long moment avec lui. Le paysan était fort bavard et lui racontait les faits et gestes de tous les habitants de la commune. Ses propos étaient guillerets et faisaient rire Godefroy. Celui-ci en profita pour lui demander s'il savait, lui qui était au courant de tout, si un homme nommé Robert était passé dans la région et s'il en avait entendu parler. Il lui expliqua que ce Robert jouait de la flûte mieux que quiconque en tout le royaume et que peut-être était-il maintenant à l'emploi de quelque troupe de saltimbanques ou de jongleurs.



           Quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'il entendit le paysan lui répondre:

           - Mais si, je connais par ouïe dire cet homme dont vous me parlez, messire chevalier, et je crains fort que vous n'arriviez trop tard pour faire quelque chose pour lui ou pour venir le chercher. S'il était musicien, je doute qu'il ait désormais le coeur à la chanson ou à la mélodie!

           - Mais, pourquoi dites-vous cela? s'inquiéta Godefroy. Cet homme serait-il mort?

           Le jeune homme était glacé d'effroi à la seule pensée que son frère eut pu périr. Le paysan lui redonna du vin car il le voyait prêt à défaillir. Le brave homme ajouta:

           - Il n'est pas encore mort mais c'est tout comme car ses jours sont désormais bien comptés. Depuis un mois, il est tenu captif dans un cachot humide du donjon. Il doit être jugé d'ici trois jours et il est plus que probable qu'il soit condamné à mort car on l'accuse d'avoir volé un mouton au maître de la seigneurie, le baron de Hauterive!

           - Je ne comprend pas, reprit Godefroy. Le vol d'un mouton n'est pas crime si grave qu'il puisse se punir de la peine de mort à ce que je sache!

           À quoi, le campagnard répliqua:

           - Au contraire, en ces temps de terrible disette qui sévit sur tout le pays depuis plus d'un an, il n'est pas d'infamie plus grande que de voler le bétail. Les juges sont sans pitié. D'ailleurs, en vous approchant du faubourg, vous pourrez apercevoir plusieurs voleurs qui ont été pendus haut et court et qui sont encore ballottés par le vent, suspendus au gibet. Leurs cadavres sont maintenant tout juste bons à servir de pâtures aux vautours!

           Godefroy était ébranlé d'entendre si troublants propos au sujet de Robert. Il vida d'un trait sa coupe de vin et prit congé du joyeux luron. Rempli d'inquiétude, il quitta l'auberge pour se rendre immédiatement chez le baron de Hauterive. Là, selon la coutume, on lui fit bon accueil car il était chevalier errant. On le reçut avec tous les honneurs réservés au fils de la grande noblesse. D'autant plus que la famille de Berry était fort connue dans cette partie du pays. Et on gardait beaucoup d'estime pour le duc Édouard-le-lépreux depuis qu'il était venu en pèlerinage à la chapelle dédiée à la Vierge noire. Il avait alors fait don d'une forte somme aux moines qui entretiennent ce pieux sanctuaire, le plus renommé de la région.

           Au repas du soir, Godefroy était à la place d'honneur, à la droite du baron. On ne lésina sur aucunes dépenses pour le festoyer de la plus belle manière. Au cours du banquet, on servit des poissons, des perdrix, des cailles, du sanglier, du chevreuil et maintes autres venaisons. Le tout à discrétion et en abondance. Vinrent ensuite foison de pâtés et de fromages, puis moult fruits de toutes provenances. Pendant que tous se régalaient, des jongleurs chantèrent, jouèrent de la vielle et firent des tours de magie à la plus grand satisfaction des convives. Enfin, un ménestrel vint conter les exploits de Roland le Preux et entretint ensuite l'assistance des faits et gestes du bon Charlemagne. Ce fut une belle soirée au château.

           À voir tous ces gens faire ripaille, on ne se serait pas douté qu'une grande famine comme jamais on n'en avait vu auparavant sévissait, tant il est vrai que les pires maux ne frappent souvent que les plus pauvres. Beaucoup faisaient des excès de boire et de manger. Godefroy, qui pensait à tous les paysans qui n'avaient presque rien sur leur table, ne put dîner de grand appétit. D'autant plus que le sort de Robert le préoccupait par dessus tout. À la fin du festin, il profita de ce que le baron était de belle humeur, à la suite de cette fête où des vins abondants avaient échauffé les esprits, pour lui parler de son frère:

           - Monseigneur le baron, je me suis laissé dire qu'on allait bientôt juger un nommé Robert, fils du berger, pour un vol de mouton. Êtes-vous au courant de cette affaire?

           À quoi le baron répondit:

           - Ah oui! Les juges décideront de son sort d'ici quelques jours, je crois! Les gens sont maintenant sans scrupule et si on les laissait faire nous en serions réduits à ne manger que deux repas par jour. Beaucoup pillent nos récoltes, chapardent nos fruits, tuent nos bêtes. Vraiment, il n'y a plus de respect pour l'avoir d'autrui par les temps qui courent.

           Godefroy était quelque peu outré d'entendre si sévères paroles et lui fit remarquer:

           - Sire, vous le savez, les campagnards connaissent une pénible pénurie. Si nous avons nos tables bien garnies et de quoi festoyer, les serfs, eux, n'ont plus rien à manger dans leur chaumière. Ils se trouveraient déjà bien satisfaits si seulement ils pouvaient avoir un seul repas à leur convenance chaque jour. Nous mangeons en abondance, eux en sont réduits à se priver. Et voilà qu'un homme sera peut-être mis à mort pour le vol d'un mouton. Mais, êtes-vous seulement certain que ce Robert soit coupable du crime dont on l'accuse?

           Godefroy craignit un moment que ces propos n'offensent le baron par les reproches qu'ils sous-entendaient. Mais, il n'en fut rien. Le baron, sans paraître du tout étonné de ce qu'il venait d'entendre, lui répliqua:

           - Je comprends votre réaction, jeune chevalier, et vos généreux sentiments vous honorent. Il faut cependant admettre que si nous ne sévissons pas, rien ne pourra plus arrêter le pillage. Nous devrons alors faire face à pire mal que la famine, car les gens se feront justice eux-mêmes pour défendre leurs biens. Ce ne sera partout que combats et violence, que meurtres et vengeances. Pour ce qui concerne ce malheureux Robert, dont vous me parlez, il se dit évidemment innocent. Comme tous les brigands et les félons! Toutefois, de très graves présomptions pèsent contre lui. Il a été vu à proximité de l'endroit où paissaient mes brebis. On m'a dit qu'il jouait si habilement de la flûte qu'il a attiré tout le troupeau à l'écart. Quand le berger s'en aperçut, il alla vite à la recherche des moutons. Le joueur de flûte avait disparu et il manquait une splendide bête. Il est connu, partout où il passe on vante ses mérites de musicien. Cet homme est très dangereux puisque par son art il ensorcelle nos troupeaux. Il peut occasionner de la sorte d'énormes pertes à notre cheptel, déjà fort affecté et amoindri par le manque de vivres, si nous n'y mettons fin.

           Godefroy reprit aussitôt:

           - Je dois vous avouer, monseigneur, que cet homme fut autrefois au service de mon père qui l'appréciait hautement pour son honnêteté. Voilà la source du grand intérêt que je lui porte. Comment ce serviteur a-t-il pu, en si peu de temps, changer sa conduite? Vous me direz sans doute que la faim force le loup hors du bois, et que l'occasion fait le larron. Cependant, je connais trop bien cet homme pour admettre qu'il ait pu voler, quels que furent ses besoins. Pour en avoir le coeur net, puis-je oser vous demander, noble sire, d'interroger le prisonnier dans son cachot?

           Le baron qui pensait que Godefroy parlait du duc Édouard en disant que Robert avait été au service de son père, s'empressa d'acquiescer à sa requête:

           - Puisque vous désirez parler à ce prisonnier, chevalier, il n'en tient qu'à vous d'aller le voir dès demain au donjon. Peut-être saurez-vous l'amener à avouer son méfait car, malgré tous les soupçons, il s'obstine à nier l'évidence et il se refuse à dire la vérité. Prévenez-le de ma part que s'il avoue lui-même sa faute nous serons prêt à le traiter avec clémence. S'il s'entête, nul n'aura pitié de lui!

           Ainsi parla le seigneur de Hauterive et ces dires plurent au jeune chevalier parce qu'ils manifestaient de la clémence et une certaine ouverture de coeur. C'est ainsi que le lendemain matin Godefroy fut conduit au donjon où Robert attendait le jour du jugement. Il demanda aux soldats qui l'escortaient de le laisser un moment seul avec l'accusé. Il pénétra dans le cachot et la lourde porte se referma sur lui.

           Une faible lueur filtrait dans le donjon par une toute petite lucarne que de lourds barreaux assombrissaient encore davantage. Godefroy, au fur et à mesure que ses yeux s'habituaient à l'obscurité, distinguait mieux le profil de son frère. Celui-ci gisait sur le sol détrempé, lié à de fortes chaînes. Il s'approcha doucement et lui dit d'une voie calme:

           - En pareil temps de misère, c'est un bien grave crime que de voler un mouton. Si la faim vous pressait au point de vous faire commettre semblable méfait, Dieu en tiendra compte dans son infinie miséricorde. Le baron m'a mandé de vous dire que si vous consentiez à reconnaître votre faute, les juges sauraient se montrer plus cléments à votre égard. Ils comprendraient qu'homme affamé n'a pas toujours raison de ses actes et qu'il peut advenir, par désespoir, qu'il agisse contre ses sentiments les plus nobles!



           Après l'avoir écouté en silence, sans broncher, Robert lui fit cette réponse:

           - Sire chevalier, je loue votre bienveillance à l'égard d'un pauvre homme. C'est grande bonté de la part d'une personne de haut lignage de rendre visite à un misérable hère que l'on destine au gibet. Mais j'ai trop grande estime du bien d'autrui pour vouloir me l'approprier injustement. Si les hommes me jugent coupable, je sais, moi, que je suis innocent. La mort infamante que l'on veut m'infliger, je ne la redoute pas pour moi-même. J'aurais cependant voulu épargner à ma famille, qui toujours a vécu dans le respect des lois et dans la crainte de Dieu, qu'une injuste honte ne l'oblige à rougir de moi!

           Godefroy en entendant ces paroles s'en trouva fort ému. Son coeur exaltait de joie car il était convaincu de la sincérité et de l'innocence de son frère. Pressé de se faire reconnaître, il lui déclara:

           - Mon cher frère, sache que ta famille n'aura jamais à rougir de toi. Bien au contraire, tu es pour elle source de fierté et de contentement. C'est Godefroy qui te l'assure!

           À ces mots, Robert leva les yeux vers le chevalier et, malgré la pénombre, le reconnut et lui déclara:

           - Oh Godefroy! qu'il soit remercié celui qui a su guider tes pas jusqu'à moi. Je me désespérais de ne pouvoir te revoir.

           Godefroy se pencha vers Robert et le serra contre lui. Il lui fit le récit de ses aventures. Il lui donna aussi des nouvelles de leur père et de Louis. Puis, Robert lui raconta en détails ce qu'il avait fait jusqu'à ce qu'il arrive dans cette région où, par méprise, on l'avait accusé d'un vol qu'il n'avait pas commis. Il lui expliqua qu'un jour, dans une ville, alors qu'il déambulait dans les rues en jouant de la flûte, une riche dame vint le quérir pour qu'il aille en son palais divertir ses invités. Dès lors, la renommée claironna partout son nom comme étant celui du meilleur joueur de flûte qu'on eut jamais entendu. Bientôt il fut engagé dans une troupe de ménestrels qui égayaient les cours des plus nobles suzerains. Pendant des mois, ils menèrent heureuse vie auprès des ducs et des princes, leur faisant de la musique et leur récitant des lais et autres poèmes. Hélas, un soir, alors que la troupe venait de quitter le château du marquis de Brabant, ils furent attaqués par des brigands qui tuèrent ses trois compagnons. Parvenu à ce point de son récit, Robert dut s'interrompre car l'émotion étranglait sa voix. Après un moment, il continua en disant à Godefroy:

           - Lorsque les bandits s'en prirent à moi, ils étaient loin de se douter que j'avais, depuis ma naissance, un don pour les armes et que je tirais l'épée mieux que chevalier. Ils étaient cinq. Trois d'entre eux ne tardèrent pas à payer de leur vie leurs lâches assassinats, me permettant ainsi de venger la mort de mes camarades. Quant aux deux autres, ils prirent la fuite et doivent courir encore. J'avais grande douleur, tu le comprends, d'avoir perdu si chers et fidèles compagnons. Aussi, après ce triste épisode, j'ai décidé de venir ici, à la cour du baron de Hauterive, dont on m'avait dit grand bien. Comme tu le sais, Godefroy, je n'étais pas au bout de mes peines puisque sitôt parvenu en ses terres on me jeta en prison comme vulgaire malfaiteur!

           Godefroy eut beaucoup de compassion pour Robert qui avait connu de si cruelles mésaventures. Il le réconforta et lui promit que, puisqu'il était innocent, il le sauverait de la mort réservée aux voleurs et aux meurtriers. Il l'exhortait à reprendre courage quand le geôlier ouvrit la porte et, s'étant approché, leur signifia que le temps de la visite était écoulé.





Chapitre VIII


L'ordalie


           Godefroy laissa Robert, rempli d'espoir, et partit sur le champ plaider sa cause auprès du seigneur de Hauterive. Lorsqu'il arriva chez le baron, il l'alla voir et, pendant qu'il jouait au criquet, il le prit à l'écart pour l'entretenir de son frère:

           - Noble suzerain, j'ai longuement discuté avec votre prisonnier et, d'après ses propos, je le croirais volontiers innocent. Il semble sincère. Il est même prêt à accepter la mort comme châtiment injuste plutôt que de reconnaître une faute qu'il n'a pas commise. C'est là, me semble-t-il, la preuve de son innocence.

           - Vous savez, rétorqua le baron, rares sont les voleurs qui reconnaissent leurs forfaits. Ils trouvent toujours des excuses et clament bien haut leur innocence même s'ils ont été pris en flagrant délit. Vous apprendrez, en vieillissant, à mieux connaître les hommes et conviendrez que beaucoup cachent en leur coeur bien des vilenies!

           - Je sais que les hommes ont beaucoup de défauts, reprit Godefroy. Je sais aussi que la justice humaine se trompe quelques fois. Elle est imparfaite comme ceux qui l'administrent. Pour ma part, je pressens que ce Robert n'est pas l'auteur du crime dont on l'accuse. Nous n'avons aucune preuve de sa forfaiture même s'il a contre lui de fortes présomptions. Si j'osais, messire baron, je suggérerais que l'on soumette l'accusé au jugement de Dieu, en le soumettant à une épreuve en guise de procès. Si l'épreuve échoue, alors les bourreaux pourront disposer de lui. Quant à moi, si je devais le juger, je ne pourrais, en n'ayant plus de certitude, l'envoyer à la mort sans en garder pour la vie de violents remords. Je vous parle en toute franchise, sire, et j'espère que vous ne le prendrez pas en mauvaise part!

           Le baron, après avoir réfléchi un moment à ce qu'il venait d'entendre, répondit à l'adolescent:

           - Malgré votre jeune âge, vous êtes de grande intelligence et de fort bon conseil, Godefroy. Et je reconnais en cela les traits de votre généreux père, le duc Édouard. Ce que vous avez exprimé, je le sentais déjà confusément en moi depuis que, en mon esprit, vous avez semé le doute au sujet de cet homme. En laissant à une épreuve, sous l'oeil du Tout-Puissant, le soin de statuer sur son sort, j'aurai la conscience en paix et personne ne pourra me reprocher quoi que ce soit. Puisque Robert a déjà été de gens de votre maison, je consens donc à ce qu'il soit soumis, à l'ordalie, au jugement de Dieu. Et je vous laisse l'autorité de choisir l'épreuve à laquelle sera soumis ce berger.

           Le jugement de Dieu, qui était très en usage au Moyen-Âge, bien des années avant que ce récit fut écrit - comme nous l'explique le moine Zibellus - consistait à soumettre la personne soupçonnée d'un crime à une épreuve. Si l'épreuve était positive, on disait que c'était signe que Dieu l'avait jugé innocent et que sa main secourable protégeait l'accusé. Si, au contraire, l'épreuve échouait, le présumé coupable était condamné.

           Godefroy, réjoui par la proposition que lui faisait le baron, lui répondit:

           - Sire, puisque vous me laissez toute liberté en ce qui concerne la nature du jugement, voici ce que je suggère. Comme la mer n'est qu'a cinq lieux d'ici, je propose que le jugement se fasse en un endroit, que vous aurez vous-même choisi, sur ses rivages, le troisième jour du prochain mois, c'est-à-dire dans dix jours. À cette date, vous demanderez à votre cour, à vos juges et à tous les seigneurs qui vous sont soumis de se transporter sur la côte. Obligez aussi tous les paysans, sans exception, à assister au procès. Car si Robert est innocent, comme je le crois, il faut que le vrai coupable soit présent au jugement pour qu'il puisse être démasqué. Lorsque ce sera l'heure de vêpres, vous ferez placer votre trône sur la plage à un long jet de pierre de la mer. Dès que le soleil aura disparu, ce sera le temps fixé pour le jugement. Vous ordonnerez alors au prisonnier de se mettre à genoux devant vous, pendant que tous vos gens se tiendront derrière votre trône. Si la mer se retire, c'est que l'accusé est l'auteur du vol. Si, par contre, elle monte jusqu'à ses pieds, ce sera preuve de son innocence. Ainsi la mer limpide et pure jugera elle-même, au nom de Dieu, ce serviteur.

           Lorsque le troisième jour du mois fut arrivé, on retira Robert de son cachot et on le fit monter dans la charrette des malfaiteurs. Aux quatre horizons, les cloches des églises sonnaient à toute volée. Les gens s'attroupaient et parlaient entre eux. Godefroy chevauchait à la droite du baron.

           Celui-ci était suivi de tous les gentilshommes de sa cour. Les paysans et les serviteurs venaient derrière le cortège. Aucun habitant, femme ou enfant n'était absent car quiconque se serait éclipsé aurait été considéré comme coupable du vol.



           Les champs étaient déserts. On ne voyait âme qui vive dans les rues des bourgs ou sur les chemins. Lorsqu'ils arrivèrent tous à la mer, le soleil déclinait à l'horizon et embrasait les flots de ses rayons de feu.

           Le baron fit déposer son trône sur la grève comme Godefroy l'avait demandé et tous les nobles de la cour se placèrent de chaque côté par ordre de préséance. Les serviteurs et les manants se pressaient derrière, attendant que le jugement soit rendu. On pria Robert de se mettre à genoux aux pieds du baron. Godefroy prit son fanion, frappé aux armes du duc de Berry, et il le planta dans le sable à l'endroit ou doucement venaient mourir les vagues. Alors, le baron de Hauterive fit la lecture de l'acte d'accusation et expliqua à tous la nature du jugement:

           - Si la mer se retire, c'est que cet homme est coupable. En se repoussant loin de lui, les eaux du ciel manifesteront leur indignation devant son forfait. Si la mer consent à venir jusqu'à lui, c'est parce que son coeur est pur. Le fanion du chevalier Godefroy de Berry, planté à la limite de la terre et des eaux, en sera témoin. Que le ciel soit seul juge et sa décision sans appel!

           Ainsi parla le baron et il se fit un grand silence dans la foule. Il demanda à tous de se recueillir pour prier Dieu de manifester sa justice. Tout le monde était dans l'attente du résultat de l'épreuve. Robert, agenouillé sur le sable, un peu inquiet, regardait Godefroy. Son coeur était dans l'angoisse et espérait que l'issue du procès prouverait devant tout le peuple son innocence. Cependant, la mer semblait stable et ne faisait aucun mouvement de recul ou d'avance. Cette hésitation des flots, certains la jugeaient comme étant un mauvais présage pour l'accusé. La pleine lune qui s'était levée éclairait l'assistance et scintillait sur les crêtes argentées des vagues. Ces dernières se firent peu à peu plus longues. Elles s'éloignaient de la grève en faisant rouler les galets puis elles revenaient plus puissantes s'étaler sur le sable en formant une écume blanche. Après un moment, on remarqua qu'à chaque assaut, la mer était plus haute et poussait plus loin ses eaux. Déjà, elle avait dépassé le fanion de Godefroy. Chaque fois qu'une nouvelle vague arrivait elle grimpait davantage sur la plage. Le mouvement d'ascension se faisait de plus en plus rapide.

           Après une demi-heure, la mer arrivait jusqu'à Robert qui eut bientôt les jambes dans l'eau. Puis, dans un dernier effort, une longue vague s'étira tant et monta avec un rapidité si subite jusqu'au trône du baron qu'il en eut les deux pieds mouillés.

           Alors, le suzerain de Hauterive se leva, et tirant son épée pour la pointer vers le ciel, il proclama l'innocence de Robert qui fut aussitôt libéré de ses chaînes. Il lui dit:



           - Vous êtes innocent! Que le vrai coupable craigne Dieu car s'il échappe à la justice des hommes il ne détournera pas de lui le courroux de la justice divine!

           À peine avait-il prononcé ces mots qu'un pauvre paysan s'avança vers le baron et se jeta à ses pieds, la face contre terre. Il avait l'air miséreux dans ses haillons troués et, alors que tout son corps tremblait de peur, il implora:

           - Noble sire, ayez pitié d'un pauvre pécheur. C'est moi qui ai volé une de vos brebis parce que mon fils unique, âgé de sept ans, allait mourir de faim. Nous n'avions plus rien à manger depuis trois jours et je ne savais comment sauver la vie de mon enfant malade. Cet homme est innocent! Je suis le vrai coupable et j'implore votre clémence pour un père de famille qui, désespéré, a voulu épargner la vie de son fils. J'ai péché contre Dieu et contre votre seigneurie et je m'en repens amèrement devant tous. Et jamais je n'aurais laissé un innocent mourir à ma place. Il était de mes projets de me livrer à vous au pied de l'échafaud. Je demande pardon d'avoir forfait au bien d'autrui!

           Après l'avoir écouté, le baron se tourna vers Godefroy et lui demanda:

           - Chevalier, c'est vous qui, grâce à votre clairvoyance avez sauvé du châtiment un innocent. Je vous laisse donc le soin de juger le vrai coupable!

           Godefroy s'approcha du malheureux qui pleurait et le prenant par le bras, il l'aida à se relever. Devant toute la foule il déclara:

           - Ce pauvre homme s'est, cela va de soi, très mal comporté et personne, ici, ne le louera de son agir. Toutefois, il a voulu sauver son fils d'une mort certaine. Dans une telle situation que vaut le prix d'un mouton? De plus, il était prêt à se présenter devant les juges et voilà qu'il s'est dénoncé lui-même! Je demande que nous ayons miséricorde car ses intentions étaient bonnes. Sire baron, ne lui faites pas grief de son acte car il aurait été beaucoup plus coupable d'avoir laissé mourir son jeune enfant!

           Sans hésiter, le baron dont le coeur était sensible accepta la demande de Godefroy et il pardonna au paysan son méfait parce qu'il constatait que sincère était son repentir.

           Ces événements lui firent prendre conscience que la famine frappait son peuple beaucoup plus durement qu'il ne l'avait imaginé. Il décréta que tant que l'abondance ne serait pas revenue dans la contrée tout banquet serait supprimé au château afin que l'on puisse distribuer de la nourriture à ceux qui n'avaient pas à manger à suffisance. Il fut décidé que les riches ne pourraient plus festoyer tant qu'il n'y aurait de nouveau abondance de blé dans les champs et foison de belles vignes sur les coteaux.

           Les personnes qui étaient présentes au jugement louèrent Godefroy pour son indulgence et remercièrent le baron pour sa générosité. Tout le peuple en eut grand contentement et tous tinrent, de ce jour, le baron et Godefroy en grande estime.





Chapitre IX


Retour au bercail




           Le jour suivant, Godefroy et son frère prirent la route pour retourner auprès de leur père. Après un bon moment de chevauchée, Robert confia à Godefroy:

           C'est une insigne grâce de la part du Dieu Tout-Puissant de m'avoir, par un miracle, sauvé d'une mort déshonorante et injuste!

           Alors, à sa grande surprise, il entendit son frère lui répliquer avec calme et douceur:

           - Sache, cher Robert, qu'il n'y a pas eu manifestation de miracle, ni de magie, ni d'autres force occultes! Lorsque j'étais dans la famille du duc Édouard de Berry, j'ai étudié le mouvement des planètes avec les plus imminents astrologues du royaume. Je savais que ce troisième jour du moi, à la clarté vespérale, il y aurait une importante marée montante, car c'était l'époque du vif de l'eau. J'étais certain de ton innocence et c'est pourquoi j'ai usé de ce stratagème. Comme tu le vois, pour protéger un innocent, il faut prendre quelques fois des moyens détournés.

           Robert témoigna sa plus vive reconnaissance à son jeune frère. Jamais plus, on ne pourrait le ridiculiser et le surnommer le "cervillon", car la bonté du coeur est don le plus précieux que puisse posséder l'homme.

           Ils arrivèrent bientôt à l'humble chaumière et c'est avec joie que l'on fêta les retrouvailles de toute la famille.

           Quelques jours plus tard, le père et ses trois fils partirent pour le château du duc Édouard de Berry où ils étaient tous attendus avec beaucoup d'impatience. À leur arrivée, toute le pays leur fit fête. D'autres aventures attendaient là le jeune Godefroy de Berry, d'illustre mémoire.






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