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Tous droits de reproduction et de représentation réservés. © Daniel Dubé et les auteurs participants.

[ ... ]

Jean-Marc Lafrenière

[ ... ] Deux ou trois mots
 
Avec dix ou vingt mots,
Avec des images
Découpées dans la soif,
Je résiste à la mort,
Au masque du silence,
Aux yeux de verre fumé.

Avec une langue de feu
Passant de main en main
Je résiste à la neige,
Au froid des certitudes,
Aux engelures du temps.

Je découpe un oiseau
Dans le papier du ciel.
Il vole dans ma tête
Ouverte aux quatre vents.

Avec dix ou vingt mots,
Avec quelques virgules,
Avec un chien d'aveugle
Et des chaussures trouées
Je résiste à la haine,
Au calcul des banquiers,
Aux creux dans le chemin,
À l'immobilité.
Je résiste à la faim
Avec des miettes de pain.

Avec un peu d'amour,
Une poignée d'espoir,
Avec les lèvres nues
J'embrasse sur la bouche
Le bonheur qui passe
Et fait rêver les hommes.

Avec le bruit des ombres
Découpant la lumière,
Avec des pages blanches,
Le maigre feu des lampes
Je résiste à la nuit.

Je me tiens droit
Dans la courbe des vents.
J'avance à pas de larme
Sans honte ni remords.

Avec les billes bleues
Dans un sac d'enfant,
Un vieux bout de crayon,
Les paroles brisées
À coups de crosse froide
Je résiste à la peur,
À la colère, aux cendres.

Avec le poing du jour
Enfoncé dans le cœur,
La neige qui avance
À pas de souris blanche
Je donne ma langue aux loups,
Mon vertige aux fontaines
Et le feu de mes mains
Aux rides qui s'éteignent.
 

*

[ ... ] Poste restante
 
Demain c'est décidé
Je laisse mes idées
Courir la galipote.
Je marche sur la tête,
Un chapeau sur le cœur.
Je vois avec ma peau.
Et mes orteils chantent
À travers les trous de bas.

Je serai le cheveu
Dans la soupe des riches,
L'assassin du pouvoir
Dans leurs matelas de peur,
Le chien sale qui jappe
Quand le silence frappe,
Les yeux sans fond d'un chat
Qui griffent le réel.

Je serai le trou de beigne
Dans le sourire d'un Big Mac,
Le menu qu'on égorge
Sur la table de lois,
Le téléphone qui sonne
Derrière l'invisible,
Le mur qu'on abat
Au pied du merveilleux.

Je serai la lumière
Dans les flocons de suie,
Les cristaux de l'espoir
Sur la glace des cœurs,
La mouche qui se noie
Dans un bouillon de culture
Et l'eau claire des yeux
Rinçant le paysage.

Demain c'est décidé
Étant déjà timbré
J'enveloppe le silence
Et je me poste avec.


*

[ ... ] Sur un fil
 

Quand l'idée du bonheur
Se jette sous le train
À 5 heures du matin.

Quand l'infini bascule
Du côté noir des choses
À 5 heures du matin.

Quand un fleuve d'oiseaux
Perd ses vagues en volant
À 5 heures du matin.

Quand la fiancée des fleurs
Perd sa bague d'odeurs
À 5 heures du matin.

Quand on marche sur un fil
Qui ne tient plus à rien
À 5 heures du matin.

Quand la chair des mots
N'est qu'une peau de chagrin.
Quand le cuir des bottes
N'est qu'une chair de poule.

Quand le sommeil abat ses rêves
Comme des cartes truquées
À 5 heures du matin.

Quand personne ne m'attend.
Quand les morts me rejoignent
À 5 heures du matin.

J'invente à l'espérance
Une sœur jumelle.

*

[ ... ] Comme un oiseau qui rêve


Il y a des fruits qui meurent
entre l’arbre et l’écorce,
des caresses qui caillent
à l’entaille du cœur.

Il y a des yeux qui brûlent
derrière leurs paupières,
des mots qui se retirent
dans l’ombre du silence.

Il y a des jours qui passent
sans retenir le temps,
des sources qui se perdent
sans trouver de rivière.

Il y a des pas perdus
qui laissent leurs empreintes
dans l’herbe des haillons,
des pétales de joie
qui finissent en linceul.

Les racines qui pleurent
ont la forme des arbres.
Je t’écris sans espoir
comme un oiseau qui rêve
déborde de son nid.

*

[ ... ] ENTRE LES MOTS


Il y a un livre dans chaque arbre. Quand je traverse la forêt, j'apprends l'alphabet. Je m'enfuyais de l'école pour grimper aux arbres. J'ai appris des oiseaux beaucoup plus que des hommes. Il m'arrive de voler dans ma tête et de laisser des plumes sur un bout de papier. Mon lit ressemble à un nid géant. Ma table de travail est encombrée de paille, de brindilles et de petits cailloux. Sur ma table à manger un pain de terre fleurit. J'ai de la sève d'érable sous l'écorce du coeur.

On écrit toujours avec les pièces qui manquent, dans un espace qui se cherche, pour un temps inconnu, sur le mince fil qui sépare l'invisible du visible. On écrit avec ce qui a toujours été là et qu'on oublie de voir. On écrit comme le feu sécrète la cendre sans éteindre la braise. On écrit pour préserver un peu les gestes qui s'effacent dans les ruines de l'instant.

Il y a un livre dans chaque pierre. Quand je grimpe la montagne, je tourne les pages pour y trouver des vers, des couleuvres, des mots. L'arôme que dégage une fleur en fanant se transmet aux semences. J'habite une bibliothèque folle. C'est un jardin sauvage, un parc pour enfants, un radeau d'émotions. Sur l'étagère des oiseaux, je feuillette les trilles. Des papillons de papier me laissent lire leurs ailes et leurs ocelles d'encre.

 

La pluie garde toujours quelque chose du soleil. L'hiver se souvient des amarantes blanches et la neige ressemble au parfum d'une fleur. Rien ne s'aiguise au fil du provisoire ni les dents ni l'esprit. Les enfants de la pluie se promènent en ruisseau. Les plus sages deviennent lac, les rebelles torrent. En grandissant, ils conduisent des rivières ou des fleuves puis reviennent à la mer.

 

Il y a un livre dans chaque homme. Rompre le pain c'est tourner les pages. Quand je regarde des peintures, je vois rougir le peintre qui parle à ses couleurs. J'entends sa brosse chatouiller l'infini, sa spatule creuser une terre d'espoir. Les enfants du soleil ont la tête d'un arbre et les bras d'un jardin. Ils dessinent l'horizon en forme d'arc-en-ciel.

Chaque être est unique. Son odeur est unique. Chaque doigt d'une main est unique. Chacune de ses caresses est unique. Chaque regard est unique. Les yeux sont uniques deux fois. On ne se lève jamais avec le même soleil. On ne marche pas dans les mêmes pas sans y perdre son âme. Chacun est une phrase unique dans une lettre immense. La terre est un postier. Tout l'univers attend nos mots.

Lorsque j'écris, j'ai l'impression de ne rien faire. C'est comme une pause dans l'agitation stérile qui m'entoure. Il me faut ce rien pour appréhender le tout. C'est comme une lumière qui me servirait d'ombre. Les gestes d'une main cherchent à nommer l'espace et les pas sur la route dessinent le voyage. Il pleut et j'écoute Ravel. Je ne sais plus quelle musique est plus belle. Je vais de l'un à l'autre ou mélange les deux. C'est mon oreille qui dirige l'orchestre.

Je lis rarement les écrivains. Je lis plutôt les poètes, les peintres, les musiciens, les danseurs. Je ne lis pas le miel sur le pain mais l'abeille. Il y a entre chaque note un silence qui les soutient, un mot entre chaque mot qu'on ne peut lire avec les yeux. Les pas qu'on ne fait pas tracent la route pour marcher. C'est là que la pensée voyage.

*


[ ... ] LA PORTE OUVERTE

Trop souvent le temps boîte
Sur les trottoirs usés
Par le poids des genoux.
Trop de regards s’éteignent
Sur les taches du monde
Sans trouver les couleurs.
Trop d’oiseaux s’égarent
Dans l’encre des nuages
Sans retrouver leur nid.
Trop de cailloux s’éveillent
Dans le dortoir du fleuve
Sans retrouver leur lit.
Trop de voyages s’arrêtent
Au milieu de leurs pas
Sans trouver la sortie.
Parfois le vent change de ton
Et verse des cigales
Dans l’oreille des sourds.
Le rêve ému des lèvres
Retrouve le sourire.
Les planches des cercueils
Retrouvent leurs racines.
La fleur des images
Nous dévore des yeux
Sans perdre de pétales.
L’amour trop longtemps remisé
Trouve la porte ouverte
Dans le hangar du cœur.

*


[ ... ] LE CHEMIN


Voyageur égaré

Entre deux horizons

Je ne sais pas les mots

Qu’il faut dire aux frontières.

Je suis parti de nuit

Sans apporter de lampe.

 

Au fil gris des années

Ma cicatrice saigne

À la moindre blessure

Qu’on inflige à l’enfance.

Appuyé sur le givre

Je voudrais croire encore

Au partage du pain,

À l’été des fruits mûrs,

À l’alphabet des mains

Sur les murs de la nuit.

 

Sous l’urgence du froid

J’écris des mots solaires

Avec le vent du large

Sur les vaisseaux de l’ombre.

Je rejoins les oiseaux

Par la porte des feuilles

Sans quitter la peau noire

Où méditent les pierres.

 

Peu importe où l’on va

C’est le chemin qui marche.


*


[ ... ] PASSAGE EN DOUCE

Je songe à ma femme qui est parmi les fruits, les plantes, les oiseaux. Je me réveille à peine et je la sens présente. Je la dispute aux feuilles, aux abeilles, à la neige. Ses bras sont un ruisseau où je plonge mes doigts. La rosée tendrement vient me parler pour elle. Ses yeux font sur ma vie un grand vague perdu. Je l'imagine encore toute fine et tremblante, agrandie par les champs, avalée par le vent. Je demande aux oiseaux de l'embrasser pour moi. Les plantes lentement penchent la tête sur elle. Les gestes des ajoncs ressemblent à ses cheveux.
Après toutes ces années, elle renaît au printemps et passe doucement pour me dire bonjour. Ses bruits de papillon rendent sa mort légère. Elle s'étend pour l'été dans la terre du jardin. J'y sèmerai des mots qui sentent la framboise, des mots verts, des mots bleus, des mots imprononçables aux syllabes d'arc-en-ciel. Elle sert de racines à ma flore d'espoir.

*

Je la guette derrière le silence. Elle détache les arbres prisonniers de la terre. Son souvenir a la force du vent. Il pousse les fontaines un peu plus vers la soif. Ses paupières sont des ailes dans le ciel du rêve, ses souvenirs des rames dans l'eau de la mémoire. Pour peu que j'imagine un peu de pluie ancienne, le vide à mes côtés se remplit de présence. Son corps, ce matin, est le soleil qui pointe et déshabille d'un geste les seins de l'horizon. Son corps, ce matin, est un désert envahi de verdure. Le monde malgré tout s'emplit de plénitude.


©Jean-Marc Lafrenière




Le lien web de l'auteur: sous son nom, ci-haut.
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