Cendre des mots
Mon désir est ailleurs, il est dans le vent qui délie les amarres de la nuit, il est au delà des sables mouvants, il est de ce monde où les hommes vivent et trépassent dans un même élan.
Mon désir est un diamant brut, un cheval enfiévré, mon désir a le goût du sang.
Mais comprendrez-vous que je ne peux plus vivre dans la touffeur de vos crépuscules..?
Il n'est plus temps de rêver sous la caresse laiteuse des étoiles, il y a là au dehors d'autres destins, qui se déversent dans l'abîme. Rejoignons, rejoignons les steppes noires du verbe, il n'y a plus de sommeil, il n'y a pas de répit, il y a juste, bel esclave, la trace de ton pied nu dans la poussière triste.
Mon désir est celui qui s'endort sous la cendre, qui chemine
sous la terre.
Comment vous reviendrais-je à présent ?
*
De la terre
A quoi bon chanter la douleur, disait le jeune roi, je voulais de la terre dans son parfum de pluie, pour peser sur le corps de celle que j'aimais tant.
Je voulais de la terre, mais il n'y eut que cendres, je voulais de la glaise lourde et froide comme une mère, et je voulais des siècles. Clémence des âmes enfuies qui nous guident de loin : ce regard, ce regard il est le même partout, dévasté, indécis.
Parle donc au mourant, prends sa main, revêts sa maladie. Sous la plaine silencieuse, entends la voix des chairs...
Au matin, tu invites les morts à ta table, tu leur sers le vin chaud, la nourriture, le rire.
J'ai marché trop longtemps sur cette friche durcie par le gel et le poids des années, le paysan montrait la lande du doigt et il disait : ici. Oui, mais ici il n'y a rien que le souffle transi de la vieille Pologne, que le givre qui craque et ferme le tombeau.
Enfants, pardonnez-moi, j'ai perdu mes amis.
*
Fleuves
Rameurs, en d'autres fleuves, puissiez-vous échapper le sommeil vertical des hommes aux faces mortes qui veillent sur vos rives,
et me goûter enfin la saveur vertébrale
d'extases maladives aux nœuds des confluents
Fleuves !
Fleuves de la nuit en nos lits dérivants
J'ai découvert ton corps comme une amazonie
ton corps aux mille bras comme les bras des amants
dans le sommeil inverse
et les barques englouties des songes inquiétants
Et s'il fallait le dire que le plaisir m'est tant qu'il a ce goût de grève de racines noyées dans le marais fumant et de tourbe et de lave
et s'il fallait le dire ô jeune esclave roi
ô prince des épaves qu'il a le goût des lianes des bois pourris flottants aux estuaires vides
laisse-moi te défaire de tes vieux vêtements
de tes hardes invisibles
pour le dire à ta peau comme un enfièvrement
sous sous
*
Nord
Silence lumineux qui descend sur le lac des cimes, vert et rond comme l'œil d'un dieu sauvage,
glaçon enchâssé dans l'or du précipice
seul l'air translucide résonne de cris muets
les enfants jouent au loin dans le soleil trompeur
regarde la terre s'ennuie je ne veux plus partons
Aujourd'hui il faut marcher main dans la main avec l'éblouissante solitude, quand tu ramasses ton bagage le veilleur de nuit te dit au revoir il gèle faites attention
mais tu ne reviendras pas dans les cités rhénanes la neige t'a vaincu
tout sens a disparu, nos fiançailles sont mortes
Francfort tu te souviens le temps inhabité la prière à la bête laide et triste dans sa cage
Un peu de paille croupie pour y finir son temps
Le malheur a des mots des rites pour tes plaies
J'attends
là où tout se transforme,
là où mon regard même son eau ses pierreries
se dilue dans l'espace.
j'attends, passant viens sans rien dire
et ne fais pas de bruit.
*
Partance
Aux grands voiliers du désir j'ai accroché le nom de celui qui viendra donner à nos matins le rêve ultramarine
petit pardonne-moi, j'ai le mot qui chavire
et j'ai l'âme remplie d'un immense vouloir
que je ne saurai dire
*
Personne
Il n'y a personne
sous la pluie grise
pour dire les choses les plus oubliées du monde
flaque de boue caillou tout rond
herbe cassée
nuage touffu
éclat de vitre ruine têtue
coeur désolé
oiseau mourant arbre couché rire d'orage
enfant perdu
âme damnée
Il n'y a personne
sous sous la pluie grise
oublions-les
*
Petite pluie
Petite pluie, douce misère
et de nos longs après-midi
restera son parfum de terre
dans le bercement de l'ennui
Quelqu'un reparle de la mer
d'aller fouler son pagne gris
et qui décroche son vieil imper
sous quelques vivats amortis
les petits enfants jouent par terre
ou dessinent des soleils transis
pour cet été aux mains de verre
qui ne commence ni ne finit
Petite pluie, petite mère
qui fit les longs après-midi
restera ton parfum de terre
dans le linge tiède de l'ennui
*
Poète
Poète barque d'argile en vapeurs et en moires, brûlante d'interstices, délicate ou certaine, tu inspires
Et quel sommeil s'égare dans la nuit perméable que tu vivais là-bas des mots comme des souffles à rendre au seul enfant,
et ce qui pleure en nous s'agite au fond de toi
Je ne connais pas ton nom
Je t'écoute et je prie qu'au seuil de ta maison se gonfle l'infini des vents qui ravissent ton pas aux feuillées de la nuit, je t'imagine enfin, dans les ombres chantantes et comblée de jeunesse aux fastes des moissons
Qui es tu funambule ancrée sur l'horizon, qui parle de si loin,
dedans la nuit poudreuse aux belles déraisons ?
Pour Nath, 20 juin 1998, 3 heures du matin
©Isabelle Nouvel