Bannière

Le
liste des auteurs
 [ ... ] Albin, Jacques
 [ ... ] Alcyon
 [ ... ] Bailly, Philippe
 [ ... ] Bardou, Brigitte
 [ ... ] Bataille, Marie
 [ ... ] Bégué, Emmanuel
 [ ... ] Bernier, Bruno
 [ ... ] Bertrand, Huguette
 [ ... ] Boucher, Christian
 [ ... ] Brillon, Yves
 [ ... ] Chaudagne, Éric
 [ ... ] David, Claude
 [ ... ] Dif, Jean
 [ ... ] DiSanzo, Vincent
 [ ... ] Doyon, Paule
 [ ... ] Dubé, Daniel
 [ ... ] Dubé, Frédérique
 [ ... ] El Gorfté, Abderrahman
 [ ... ] Ferreira, Jean-Charles
 [ ... ] Hiriart, Emmanuel
 [ ... ] Lamiel, Miguel
 [ ... ] Lemay, Sophie
 [ ... ] Méliade, Stéphane
 [ ... ] Michiel, Archibald
 [ ... ] Mounier, Éliane
 [ ... ] Nath
 [ ... ] Nouvel, Isabelle
 [ ... ] Pinat, Étienne
 [ ... ] Ripoll, Guy
 [ ... ] Riquier, Jean-Marc
 [ ... ] Seassau, Mireille
 [ ... ] Suquet, Cyril
 [ ... ] Veludo, Pedro

[ Interface gratos ] --- Le gratuit c'est ESSENTIEL  

[::Designed by DHP::]


Tous droits de reproduction et de représentation réservés. © Daniel Dubé et les auteurs participants.

[ ... ]

Entretien

Daniel Dubé par Vincent Di Sanzo, mai 1999.

Cet entretien a été réalisé au moment où le site Café du Croissant (premier site personnel de D.Dubé) était encore en ligne. Actuellement, seul le site DISEUR demeure sur la toile.

[ ... ]Daniel Dubé, vous animez un site internet, le "Café du Croissant" entièrement dédié à la parole. Pouvez-vous nous décrire le tenancier des lieux?

Né le 2 février 1952 à Rimouski. Fier de ses origines en terre du Québec. Fils de Léonard Dubé et de Jeannine Gagnon. Marié à Hélène Gauthier à qui je dois ma présence sur l'internet. Père de trois belles filles: Frédérique, 26 ans, Émilie, 19 ans et Julie, 12 ans (une pensée pour Marjolaine, 24 ans, fille d'Hélène). Des études universitaires en Histoire de l'Art, en Cinéma et en Littérature française. Enseignant de français au secteur des adultes. 5 années intenses de théâtre sur la Côte-Nord du St-Laurent. Tâcheron de l'écriture depuis l'adolescence. Webmestre responsable d'un site: Diseur. Le tenancier des lieux aime les gens de parole.

[ ... ]Dans votre essai intitulé "Les Phares", vous militez pour une certaine réhabilitation de la parole quelque peu malmenée dans notre siècle. Quelles peuvent être les causes de cette dérive verbale?

Cet essai met en valeur 4 personnalités: Gandhi, Jean Jaurés, Louis Lavelle et Balthasar Gracian. J'aurais pu y ajouter Albert Camus et Brice Parain. Quand on lit ces auteurs, on est frappé par la clarté et la puissance d'une parole "désintéressée". La parole est toujours la parole de quelqu'un. Dès qu'elle se désincarne, elle tombe dans le verbiage, la duplicité, la superficialité. On ne réhabilite pas une notion, n'est-ce pas? Et il n'entre pas dans mes intentions de réhabiliter qui que ce soit. Je n'ai pas cette prétention. Je veux seulement amener le lecteur à s'interroger sur un phénomène troublant que je nomme "mouvance de la parole".

Vous avez raison de parler de dérive. Mais, cette mouvance est plus une dérive éthique qu'une dérive verbale. J'évite de dire une dérive morale de peur de heurter les susceptibilités émancipées et préfère parler de dérive des mentalités. Voyez-vous, selon moi, la parole désintéressée est de moins en moins portée par des corps, par des consciences de chair. Dès qu'elle l'est, absurdement, on l'assassine ou on la statufie soit en l'institutionnalisant dans un fichier du savoir ou soit en la catégorisant dans un enfermement ironique ou allez savoir comment.

Il y a autant de causes qu'il y a de champs de la mouvance. Essayons quand même d'en circonscrire une. Le clivage entre la parole commune et la parole spécialisée m'apparaît comme une des causes de cette dérive. Une exigence de clarté s'est comme perdue en cours de route à la faveur d'une sophistication de plus en plus hermétique du langage. (L'affaire Sokal en 1997 l'a démontré largement.) Paradoxalement, hissé sur ce mur, le spécialiste est devenu le sage à écouter. Que faire de ces sommités qui s'expriment dans un jargon, un métalangage de plus en plus complexe plaqué sur des réalités ells-mêmes complexes. L'intellectuel contribue alors à la complexification du réel. Ce qui fait que, placé dans une situation de communication de masse, son discours crée un brouillage de messages mal assimilés. On parle beaucoup de la banalisation exercée par les médias de masse. On fait peu état de la déperdition du sens provoquée par le relativisme intellectuel. Pour dissiper ces brouillages, on devrait obliger tout savant, tout spécialiste à vulgariser ses thèses et à s'intégrer dans des équipes multidisciplinaires. Une formation pluridisciplinaire m'apparaît comme une des voies de solution de l'avenir.

D'autres causes aussi mériteraient d'être étudiées telle le conformisme ambiant dans lequel aime se vautrer la quiétude béate du laisser-dire-laisser-faire, forme moribonde de l'indifférence libérale. Ce qu'il faut retenir de cette mouvance, c'est que la parole perd de ses assises. Pour être clair, donnons un exemple. Mon premier réflexe quand j'entends un intellectuel en est un de méfiance. Il parle au nom de qui? Quel intérêt a-t-il dans cet enjeu? De quelle liberté est-il investie? Que vaut sa parole? En d'autres termes, et pour prendre un exemple tiré de la réalité française, par quel travers de la pensée, certains intellectuels français se sont-ils acharnés sur l'homme qu'est l'Abbé Pierre? L'unanimité haineuse à l'endroit de cet homme qui a voué sa vie au service des démunis de ce monde est, avouons-le, troublante dans la perspective d'un déplacement, d'une mouvance de la parole critique .

[ ... ]Penchez-vous vers la désillusion totale de Balthasar Gracian que vous citez ou bien vers l'optimisme de Louis Lavelle?

Ni vers l'un ni vers l'autre. Ce que je retiens de Gracian, c'est cette méfiance bien compréhensible envers l'humaine condition, cette attention en éveil, ce réflexe du qui-vive. "On ne nous apprend pas à se méfier de tout", le mot de Brel est éloquent. Mais on ne peut pas toujours habiter la méfiance. Nous sommes régis par une horloge biologique oscillant entre des temps d'éveil et des temps de sommeil. Et je me défie de la méfiance systématique, c'est une autre sorte de confiance mais crispée. Je me méfie aussi de l'humanisme, et de tous les mots se terminant par des "ismes". (Lire là-dessus les remarques pertinentes de Tzvetan Todorov dans "L'Express/Livres").

Quant à l'optimisme de Lavelle, je ne suis pas sûr que ce soit la principale qualité qui caractérise son œuvre. Je préférerais parler de sérénité. Lavelle a beaucoup écrit sur le sentiment de soi, la conscience de soi mais toujours dans une optique de détachement de l'amour-propre. L'optimisme est une attitude qui recouvre souvent un espèce de positivisme béat. Malgré son recours constant à la spiritualité chrétienne, la pensée de Lavelle demeure dans la pure tradition des moralistes français, plus près du regard critique que de l'espérance butée. Je vais à Lavelle quand mon humilité a besoin d'une bonne douche d'équilibre. Pour revenir à votre question, ensemble, Lavelle et Gracian me sont indispensables. Les départager dans un jeu des préférences, ce serait donner des coups de ciseaux dans le tissu de la complexité, ce serait taillader l'étoffe de leur profondeur simplement pour le plaisir d'un découpage.

[ ... ]Dans un des pamphlets "Assez", vous fustigez l'usage que font certains des forums de discussions (cas de FRAL), n'y a-t-il vraiment aucune solution afin de créer enfin cet espace convivial de communication qui semblait promis au réseau?

Je ne connais pas le cas de FRAL que vous mentionnez. Je faisais référence à un autre forum que je ne nommerai pas. Pour moi, discuter, c'est échanger. Malheureusement, sur internet, ce principe est mal compris. Pensant faire plus vrai, plus authentique, certaines personnes usent d'une franchise déplacée ou, pour épater la galerie, exposent leur habileté d'érudit. Cela cause des dérapages quasiment inévitables. L'internet n'est pas un plateau de télé où l'on présélectionne les participants. Quand on déplace la parole littéraire sur la place publique, il faut s'attendre à ce qu'elle soit ramenée à un peu d'humilité. Mais certains collets montés qui affectent d'être ce qu'ils ne sont pas refusent de quitter leur piédestal et soliloquent du haut de leur supériorité surfaite. La seule solution, c'est le respect et la modestie et, surtout, surtout, le contrôle du sarcasme par un humour de bon aloi. Être d'intelligence avec quelqu'un, cela dit tout.

[ ... ]Vous publiez aussi des poèmes, ne pensez-vous pas que le langage poétique, à sa manière, ne participe à la mouvance de la parole que vous critiquez par ailleurs?

Il y participe tout comme il participe de cette mouvance. Quand la poésie s'enferme sur elle-même dans un jeu exploratoire du langage, elle doit signifier qu'il s'agit d'un laboratoire de mots, sans plus. Quand j'assiste à un récital de poésie hermétique (ex.:poèmes préprogrammés par ordinateur) et que j'entends des réactions extasiées d'initiés dans la salle, je sors prendre une bonne pof d'air frais. La poésie "rationalisante" est une poésie narcissique. "Je veux ajouter: j'aime mieux mourir avec le plus grand nombre que de me sauver avec une petite élite, ou des élites qui ne seraient que qualitatives." La formule de Gaston Miron dans "Recours didactique" résume bien ce que je veux dire. Une poésie est vivante quand elle ne craint pas d'aller vers le commun des mortels, quand elle cherche à se faire entendre à l'intérieur d'une mouvance . Mais lorsqu'elle s'empêtre dans les sables mouvants du formalisme ou de l'élitisme, la poésie s'enfonce dans une superficialité désolante.

[ ... ]De votre recueil poétique "Essarts" à "Névé", on perçoit une nette évolution du langage, du verbe plus fouillé. Sans vouloir entrer dans les mystères de la création, quelle part donnez-vous à l'inspiration par rapport au travail du créateur?

Il n'y a pas de mystère là-dedans. Restons simples. S'il y a évolution de Essarts à Névé, cela tient à peu de chose. Essarts n'est pas, à proprement parler, un recueil solidement ficelé. Il le sera un jour. Pour le moment, il ne constitue qu'un ramassis de textes disparates, un prétexte à diffuser des poèmes sur le net. Quant à Névé, sa cohésion ne tient qu'au jeu exploratoire de l'écriture d'après image. L'évolution sera plus évidente et plus réfléchie dans les prochains recueils. Actuellement, je suis à rédiger deux recueils thématiques qui s'intituleront Tympan et Vitraux. Frédéric Vignale a l'intention de les éditer chez Ellébores. Le premier sera construit d'après des impressions sonores ressenties en "présence" de la mort. Les textes "Cris" et "choral" contenus dans Essarts en feront partie. Le second réunira des textes reliés par un fil conducteur, les pérégrinations d'un itinérant, d'un sans-abri. Vitraux sera composé d'une suite de textes poétiques qui tenteront de recréer en écriture l'impression de luminosité et de transparence du vitrail, par analogie, du regard du pauvre, du simple, de la vision rudimentaire.

Pour ce qui est de l'inspiration, on la trouve où on peut. Elle est, ce qu'on pourrait appeler, l'éponge de l'observation lente et attentive. C'est une connivence avec le temps. Dans ce sens, temps d'absorption et temps de "gossage" (ciselage) des mots s'équivalent. L'idée amenant le mot, le mot amenant l'idée, dans une respiration et une transpiration où aspiration et expiration se conjuguent.

[ ... ]Une de vos dernières initiatives a été de prêter, avec bonheur, votre voix aux auteurs publiant des poèmes sur Internet. Pourquoi un tel engouement? Qu'apporte le souffle de ces interprétations au récitant, au poème, au lecteur?

Bien égoïstement pour me faire plaisir et aussi, pour faire plaisir aux auteurs du Net qui n'ont pas l'occasion d'entendre directement "la perception" qu'un lecteur peut avoir de leurs textes. En ce sens, je suis privilégié. Je suis un lecteur qui expose une autre lecture. Cette lecture est une proposition parmi mille autres possibles. Je sors le texte de son silence écrit. Je lui donne un autre corps. Je l'incarne par ma voix. Je contribue à la diffusion de la poésie qui se crée maintenant.

Dans un autre ordre d'idée, en tant que lecteur, j'entretiens avec le mot une relation bien particulière. Même dans mes temps de lecture silencieuse, les mots sonnent à mon oreille, comme un musicien, à la lecture d'une partition, entend la mélodie et le rythme. La poésie n'est autre chose que vibrations. Et mes cordes vocales ne demandent qu'à s'accorder à elles.


[ ... ]Pensez-vous qu'il soit nécessaire de rééquilibrer la part laissée à la littérature orale et plus généralement à la communication orale par rapport à l'écrit?

Pour ce faire, il faudrait vérifier de quel déséquilibre il s'agit. Si vous parlez de la part logocentrique dans laquelle nous vivons, pour une grosse majorité des humains vivant sur cette planète, il est évident que la communication orale tient plus de place que la communication écrite. Même dans notre société occidentale, la part de l'oral est prépondérante. Il n'y a qu'à songer à la télévision, à la radio, au téléphone, au cellulaire, et à tous les échanges verbaux dans tous les milieux imaginables.

Si on s'en tient au champ restreint de la littérature, il saute aux yeux que l'écrit tient le devant de la scène. En ce sens, la littérature orale a du chemin à faire. Mais des initiatives se répandent un peu partout en Occident: des Festivals de poésie de plus en plus nombreux, des rencontres de conteurs, des cafés philosophiques, des Oralies, des Festivals des Arts du récit, sur Internet, il y a le CLIO, j'en passe.

Source:http://muse.base.free.fr/musedube.html


©Diseur, août 2006
   Page d'accueil   --  Courrier [ ... ]
10011.gif (1092 octets)