Hit-Parade Atelier d'écriture Le 14 avril 2001

"La bicyclette", photographie de Monique Lachapelle.*


La bicyclette rouge



          Par un beau matin d'avril, j'attendais le tram, en face du Erasmuspark, et je vis passer, sur une bicyclette rouge, une jeune fille ravissante. Elle était blonde, les cheveux bouclés, le visage fin. Elle souriait et filait à vive allure. Je la suivis des yeux et je la vis disparaître au tournant de la rue. Je restai perdu dans mes pensées. Sans doute était-ce une étudiante qui, en retard, se pressait pour arriver au lycée.

          Depuis ce moment, chaque jour, à l'arrêt du tram, à la même heure, je l’attendais. En vain. Les journées passèrent qui me semblaient vides, interminables. J'avais hâte au soir pour me recoucher afin de retrouver l'aube, pour l'attendre de nouveau. Plus d’un mois s'écoula. J’étais découragé. Un matin d'octobre, l’événement que je n'espérais plus se produisit enfin. Je reconnus de loin sa bicyclette et je la vis passer, devant moi, indifférente.

          J'étais en colère. Je me disais qu'elle aurait pu au moins me regarder. Mais j'étais furieux aussi contre moi-même et je trouvais tout cela stupide. Je ne la connaissais pas et, pourtant, j’avais l’impression qu’elle m’appartenait un peu. Davantage même, puisqu’elle occupait sans cesse mes pensées. Elle était devenue mon soleil et j'avais l'impression que sans elle, comme une fleur, je mourrais! Le lendemain, j'errais dans la ville, triste et abattu. Le temps s'enfuyait et je pensais qu’il me faudrait bientôt patienter jusqu'en septembre pour la revoir car c’était la fin des cours. J'étais si découragé! Et voilà que j’aperçus la bicyclette rouge.

          Elle était là, attachée au garde-fou du pont Blaauw. Elle était là, seule parmi les autres, resplendissante, unique. J’étais amoureux de cette adolescente. Quelle folie! Et je décidai de l’attendre. Bientôt les étudiants commencèrent à sortir. Ils parlaient et rigolaient en s'en allant. Je restai une heure, puis deux, puis encore jusqu’au crépuscule. Et je m’en retournai chez moi, en jetant un dernier regard à la bicyclette; immobile dans le noir, comme si elle était morte.

          Pendant trois jours, je revins. La bicyclette était toujours là. Mais elle semblait muette, absente. Une crainte incontrôlée m'envahissait. Crainte qui me devint insupportable. Je ne dormais plus. La disparition de l'être désiré m'inquiétait. Me terrifiait. Le troisième jour, ne pouvant supporter ce mutisme, cette angoisse, j'interrogeai un étudiant afin de savoir à qui appartenait cette bicyclette. Il n'en savait rien. Puis un deuxième, il l'ignorait. Personne ne put me dire qui était la jeune fille à la bicyclette rouge. À la fin de l'après-midi, je me rendis au commissariat de police afin de m'enquérir de la disparition de ma belle inconnue.

          Le policier que j'abordai était fort sympathique et me parla avec courtoisie. Je lui expliquai que quelqu'un avait abandonné, dans ma cours, une bicyclette presque neuve. Sûrement, me dit-il, qu'il s'agissait d'un vol et qu'il pouvait, si j'avais le numéro de la plaque, retrouver son propriétaire. Je lui remis le papier sur lequel j'avais noté le numéro du vélo et il regarda aussitôt dans son fichier. Très vite il trouva les coordonnées de la personne à qui appartenait la bicyclette: Olga Vanrick. Il m'expliqua qu'il ne pouvait me donner ni son adresse ni son numéro de téléphone, ces données étant confidentielles. Il me demanda de lui ramener la bicyclette afin de la lui remettre. Puis il me questionna afin de noter les renseignements d’usage. Une forte angoisse m'étreignit et je lui donnai un faux nom et une fausse adresse pour éviter qu'il ne me retrouve. Du moins, désormais, la bicyclette avait un nom et j'étais sûr de retrouver celle dont j’étais épris.

          Après quelques appels téléphoniques, je parvins à repérer la personne à qui appartenait la bicyclette «volée». Du moins, sa mère. C’est elle qui me révéla, tout en me remerciant de ma bienveillance, que sa fille possédait une bicyclette rouge mais qu’elle habitait au Centre-ville, où je pourrais sans doute la rejoindre. Avec gentillesse, elle me confia son numéro de téléphone...

           J'étais perplexe et malheureux. Je m’en voulais de mes agissements insensés. Il me semblait que je m’introduisais peu à peu dans l’intimité d’une inconnue et que, d’une certaine façon, je m’apprêtais à violer, poussé par je ne sais quel instinct, la femme que je chérissais.

          Au petit matin, avant de me rendre chez Olga, je me dirigeai vers le pont afin de m’assurer que la bicyclette était toujours là. J'arrivai en face du lycée, à bout de souffle, pour constater qu'elle n'y était plus. Tout en moi s’effondra! C'était comme si ma vie s'écroulait, comme si je n'avais plus de raison de vivre! C'était comme si la mort me tenait par la main quand je me jetai dans le canal...

          Pourquoi m’a-t-on restitué à la vie, à cette vie inutile de retraité! À cette vie de veuf sans famille, à qui la guerre avait enlevé ses enfants dans la force de l'âge. Pourquoi m’a-t-on sauvé?




* Photographie prise à Amsterdam.
Printemps, 1990.




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